Le point de Monsieur G.

Sûrement parce que je vais être inspecté lundi,  j’ai décidé de parler de l’appréhension.

Ah… les joies de l’appréhension ! Cette sueur froide le long de la colonne vertébrale, le cœur qui bat dans la gorge, l’estomac noué à souhait. Qui n’y a jamais goûté ?

En effet, il y a pire qu’un mauvais moment, du moins pire qu’un moment supposé comme tel. Il y a le temps passé en amont à craindre son avènement, les heures, jours, semaine entre son annonce et sa réalisation. C’est ce que nous appelons communément l’appréhension.

L’appréhension est un sentiment sournois avant tout par son inconstance. A part la nommer, il nous est difficile de la définir autrement que par un « j’appréhende » tremblant, un « comment ça va se passer ? » médiocre. Inconstante aussi dans son intensité car, selon les moments, elle se fait ressentir plus ou moins violemment. Elle peut nous pousser à nous ronger les ongles jusqu’au sang ou nous laisser dans un état de léthargie inquiétant. Parfois même, nous nous persuadons qu’elle est partie, chassée croyons-nous par une autre émotion. Hélas, ce n’est qu’un leurre et le temps où l’appréhension a desserré son étau cesse toujours trop vite. Nous ne pouvons feindre de ne plus la sentir chevillée au creux de nos intestins liquéfiés. Tapie, elle attend patiemment son retour. Celui-ci est toujours tonitruant ! Pleine d’un appétit frustré, elle fond à nouveau sur nos pensées, les pollue de son fiel, s’en délecte comme l’haruspice des tripes de l’animal sacrifié, les dévore avec l’avidité du mort de faim et nous laisse déraisonner à plein gaz. Les « et si… » pleuvent, les conjectures se font toujours plus sombres, plus jamais le verre ne sera à moitié plein. Pathétique.

C’est durant ces épisodes tourmentés que viennent la nourrir les deux plus fidèles compagnes de l’appréhension : l’angoisse et l’imagination. Elles-mêmes s’alimentant l’une et l’autre comme un serpent s’auto digérant. D’ailleurs, l’appréhension n’est-elle pas avant tout l’angoisse de ce qui va arriver ? Ou plutôt de ce qui pourrait arriver ? Nous redoutons, nous tremblons, nous craignons, nous flippons nos mères d’un futur potentiel. Nous ne sommes plus dans le réel, nous déraillons grave, nous dérivons immanquablement vers la prédiction. Nous projetons dans l’avenir nos peurs irrationnelles matinées de chimères de plus en plus effrayantes. Là, l’imagination tourne à plein régime. Nous délirons carrément !

Mais pourquoi tout ça ? Pourquoi se faire autant de bile à propos de quelque chose qui n’est pas encore là ? Parce que nous lançons dans l’avenir notre effroi de ce qui nous apparait hors de contrôle. C’est ça qui fait croître notre angoisse du futur, notre appréhension, la perte de cette illusion si durement forgée de toujours avoir la maîtrise de notre vie.

L’appréhension est une dissonance dans la partition de notre vie. Cette partition, nous nous efforçons de la jouer avec brio d’autant plus que nous sommes censés l’écrire nous-même. Nous nous confortons à la croire réglée jusque loin, très loin, si bien que nous ne devrions plus nous en soucier. Erreur ! L’appréhension se développe sur ces moments où, quatre à cinq mesures plus loin, la note à jouer n’est pas écrite de notre main. Voilà qu’un autre s’apprête à plaquer son crayon sur Notre portée. N’aurait-il pas l’idée d’y écrire sa note plutôt que la Notre ? Quelle audace ! Quel culot ! L’enfoiré !

Jusque-là, tout semblait couler de source et paf ! Voilà qu’un point d’interrogation remplace la blanche, ou la noire, de notre avenir. Et à partir de ce point d’interrogation, tout se trouble. On regarde à la jumelle sans pouvoir faire le point. Il n’y a plus une mais mille portées indistinctes tant il existe de possibles. Là-dessus, l’appréhension se goinfre autant qu’elle nous bouffe. Car si elle s’accroche sur un moment précis, sur un nœud, elle jouit aussi des chemins entrevus à sa suite, des plus sombres au moins lumineux. A cette anxiété tenace vient se greffer la fertilité de notre imagination. Que de plans nous tirons sur la comète pour, à nouveau, tenter d’avoir la main sur notre futur. Nous souffrons mille maux à élaborer une multitude d’hypothèses dans un seul but : si l’une d’entre-elle se réalise, nous pourrons alors, fièrement, affirmer « je le savais ! » Ainsi, nous nous couvrirons à nouveau de l’illusion du contrôle. Nous revoilà couvert du plaid sale et rassurant de la peur du vide conjurée.

La quête viscérale des possibles, l’élaboration inquiète de futurs probables, la construction mentale de l’événement tant redouté et de ses répercussions dans l’espoir d’apaiser la terreur de voir tout partir en eau de boudin, voilà l’appréhension.

Est-ce dès lors une maladie de l’intellect ? Reformulons. L’appréhension, et la puissance de son ressenti, est-elle consubstantielle au développement de l’intelligence ? Heureux les simples d’esprits et angoissées les tronches. Nenni !

La peur est un instinct primal, la première cause de survie chez l’humain (demandez aux survivants d’un champ de bataille). On ne peut donc pas affirmer que l’appréhension soit l’apanage des seuls êtres réfléchis.

L’appréhension serait-elle alors uniquement liée à l’imagination ? Cette capacité à rêver le futur, à reconstruire le passé, à échafauder une image de ce qui aurait pu être, de ce qui sera peut-être ou de ce qui n’existera jamais est offerte à tous. Certains ne lui laissent pas la liberté de s’exprimer mais pour autant, ils ne sont pas dénués d’une certaine capacité d’abstraction.

Savoir qui n’a jamais goûté aux plaisirs de l’appréhension n’est pas une question de « niveau » intellectuel ou d’imagination sur-développée. Elle se rapproche plus de la capacité à se projeter dans l’avenir. Vivre au jour le jour contre volonté de projet. Voilà sûrement la véritable césure où, d’un côté, l’appréhension règne et de l’autre, elle glisse.

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