Où suis-je ? Par M.

Vous entrez dans ce lieu à la lumière blafarde, et ce, que le ciel soit gris ou lumineux. Instantanément cela peut laisser croire que vous pénétrez dans un sanctuaire à l’abri des vicissitudes temporelles, qu’enfin vous êtes protégés des centaines de regards tantôt rieurs et légers, tantôt moqueurs et agressifs. Et pourtant, à peine la porte de l’antre ouverte, et presque vous vous cognez à un mur jaunasse placardé d’une liste de noms en grosses lettres. Les noms des coupables qui ont fui, qui n’ont pas résisté, comme autant de traitres dont parfois, honteusement, vous rêvez de faire partie rien qu’une journée ou deux, juste le temps de vérifier que le soleil est toujours là !

Mais cette fois-ci ce n’est pas votre tour ; vous avancez comme un automate, ouvrez et fermez mécaniquement cette pauvre petite porte en mauvaise imitation bois laissant entrevoir une niche dans laquelle il n’y a pas encore l’urne morbide mais déjà la promesse du labeur qui vous y conduira tout droit ! Puis, au détour du mur crasseux, un geste amical, un sourire, un rire, vous accueille. Vous pensez être sauvé, savoir ce pourquoi vous êtes venu jusque-là, retrouvant votre allant, votre entrain, votre fougue. Lorsque soudainement vous sentez vous envelopper l’odeur de la moisissure, du Tupperware trop chauffé au four à micro-ondes, du calcaire bouilli. Une femme passe comme un fantôme avec sa gamelle à la main et va s’asseoir là-bas, un peu plus loin – mais pas tellement, la pièce est petite – à l’abri de la vie et des éclats de rire un peu retenus. Un jeune homme, pressé apparemment, et surtout l’air renfrogné, se hâte, court à petits pas sur le sol en lino, jauni lui aussi, jusqu’à la machine libératrice. Celle qui avale des milliers de feuilles blanches vierges immaculées et vous les recrache noircies avec une voix de mélécasse à faire pâlir le vieux pochard du village.

Sans même que vous en ayez pris conscience, tout accaparé par les bons mots et autres légèretés bienfaitrices de vos interlocuteurs, quelques quarantenaires courts sur patte sont venus se percher sur les trois tabourets de bar, seuls rescapés du dernier renouvellement de mobilier – un bien grand mot pour quelques sièges plastifiés qui vous collent aux fesses et vous éclaboussent de leurs couleurs anachroniques.

C’est un lieu commun mais qui prend là toute sa consistance : en effet, il n’y a pas à dire, les petites personnes de sexe masculin sont parfois, souvent, les plus promptes à vous toiser et à ouvrir grand leur bec dès lors qu’elles ont pris la hauteur qui leur manque, et en taille, et en humanité.

Bien piètre spectacle que de les entendre s’offusquer à excès sur leurs jeunes semblables tout en se dandinant pour ne pas tomber de leur vieux piédestal brinquebalant ! Ne le cachons pas, c’est aussi ce qui fait le charme pittoresque de ce genre d’endroit hétéroclite…

Et quand s’approche la sportive aux épaules carrées, alors il faut les voir ces coqs redresser tant bien que mal la tête pour jouer les vieux séducteurs.

Face à eux, très souvent les mêmes personnes s’affalent sur les fameux sièges bas et colorés, formant un simulacre de salon presque convivial autour d’une table, basse également. Dans ce petit lieu le conformisme hiérarchique a aussi creusé son trou : ceux d’en haut accoudés aux guéridons toujours branlants, et ceux d’en bas accoudés au siège du voisin ou de la voisine, se côtoient sans trop se comprendre.

Heureusement il reste un rempart derrière lequel parfois vous prenez un malin plaisir – plaisir quand même – à observer de loin, à penser plus loin, à rêver au loin, les yeux rivés sur le tableau blanc d’en face, qui n’a de blanc que l’appellation puisqu’il y a bien évidemment tellement de choses à dire, à communiquer, à transmettre. Ce rempart, c’est le bar ! Il abrite une espèce de recoin cuisine pour le moins exigu, fait de bric et de broc où la vaisselle maculée de traces dégueulasses s’empile, là sur les étagères, là sur l’égouttoir, là dans l’évier. Mais il recèle, Ô merci, des trésors de caféine et de théine dont vous vous délectez à presque chaque passage.

Il faut bien du nerf pour entrer dans l’arène !

 

 

 

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