Formule de politesse et vivre ensemble (Hypocrisie I)

Vous avez certainement entendu parler du vivre ensemble ? Non ? Et bien c’est chose faite. Je ne vais cependant pas sur cette page tenter de le définir, Internet regorge d’explications très complètes. Néanmoins, vivre ensemble nécessite de mettre en place certaines choses, conscientes ou inconscientes, des stratégies et des attitudes afin de supporter son prochain sans que ne vienne nous titiller l’envie de l’étriper. Intéressons-nous à quelques-uns de ces trucs.

Dans la jungle des manières d’être qui permettent à l’humain de satisfaire son instinct grégaire, la première qui me vient à l’esprit est l’hypocrisie. Quoi ? Comment ? L’hypocrisie ? J’entends déjà vos cris d’orfraie à l’évocation de ce terrible penchant. Toutefois, plaisante ou non (question de point de vue), l’hypocrisie apparaît comme l’un des fondements de nos sociétés. Elle jouit d’une très mauvaise réputation. Et pour cause ! On nous rabâche les oreilles avec la franchise, élevée en point cardinal des bonnes relations humaines, et la confiance, indispensable dans une économie de dupes. Alors parler d’hypocrisie, ça fait tâche. Tant pis.

Écoutons les huiles politiques et économiques se gargariser de « parler vrai » quand leurs langues sont de bois. N’avez-vous jamais entendu un discours franc ne rien dire d’autre que ce que vous vouliez entendre ? Là se cache l’hypocrisie, ne pas dire ce qui doit l’être pour complaire à autrui. Bien sûr, en ces temps troublés, il est facile de s’en prendre aux élites,  mode oratoire économique en réflexion mais ô combien rentable en terme d’image et de pouces levés sur FB. Ne cédons pas à la facilité et débusquons la ailleurs.

Penchons-nous sur un lieu où l’hypocrisie aime à se tapir : la politesse. Comme son nom l’indique, elle a pour rôle de polir les relations entre les humains, de les rendre plus lisses afin que glisse sur elles discorde et animosité. Prenons quelques expressions consacrées et mettons en lumière leur aspect hypocrite.

Commençons par le « bonjour ». En même temps que saluer une personne, nous lui souhaitons aussi de vivre une bonne journée. Imaginez. Vous arrivez à votre entretien-bilan annuel, sachant pertinemment que vous n’obtiendrez rien de votre supérieur que des remontrances et des critiques inconstructives, voulez-vous réellement qu’il passe une bonne journée ?  Ne voudriez-vous pas plutôt lui balancer un « va crever raclure » de bon aloi ou un tout aussi efficace « salut connard » afin de bien lui signaler votre désappointement, non, votre colère de devoir subir une heure en sa compagnie pour zéro augmentation et mille reproches. Ou bien ce bonjour est un constat. Connaissant le penchant de votre chef pour la tyrannie perverse, peut-être que ce simple mot est là pour lui signaler qu’il va passer un bon moment avec vous, que pour l’ensemble de sa journée, il pourra savourer la jouissance d’avoir pu, pendant une heure, jouir de son pouvoir mesquin en vous pourrissant professionnellement.

Passons à l’autre bout de la journée, à l’ « au revoir ». Par cette formule concluant une rencontre cordiale ou non, ne signalons-nous pas la possibilité de se voir à nouveau, voire même le plaisir que nous pourrions en retirer si tel était le cas. Gardons l’exemple de ce despote d’open-space. Certes, comme il travaille dans la même boîte que vous et que vous lui devez cette servilité crasse indispensable pour conserver votre poste et votre salaire (à peine de quoi  vous conformer à ce que le mot vivre signifie dans nos sociétés), vous êtes contraint de le revoir. Mais jamais vous ne le souhaitez. Vous préféreriez lui dire « adieu » ou même, n’ayant aucun désir de le croiser dans l’hypothétique éternité d’une vie après la mort, « A jamais ». Ou encore, pour terminer l’entretien de la manière dont vous auriez aimé le commencer, lui balancer un « va crever » bien senti avec le fol espoir que, demain matin, vous ne croisiez plus sa sale gueule de chefaillon lèche bottes.

Il y a aussi cette locution qu’on balance sans même s’en rendre compte : « Au plaisir ». Que voulons-nous dire par là ? Que nous sommes ravis d’avoir rencontré cette personne à qui nous servons cette banalité ? Ou que nous le serions de la revoir ? Son acception se trouve sûrement à la croisée des deux. Parfois, il faut l’avouer, nous le disons sincèrement. Mais si je partais dans ce sens, cette chronique n’aurait justement plus aucun sens (en a-t-elle seulement un d’ailleurs ?). Généralement, nous disons cela par habitude, un tic de langage acquis par une trop longue pratique de la politesse contrainte. Supposez, vous êtes à un dîner auquel nombre de convives vous sont inconnus. Votre caractère sociable vous pousse à converser avec les uns et les autres. L’apéritif passe, le repas ensuite, le pousse-café enfin. Il y eut de belles rencontres, d’autres totalement insipides, pourtant à tous, vous dites au moment de se quitter « au plaisir ».

 Serait-ce un plaisir de croiser à nouveau ce grand brun n’ayant à la bouche que modèles de voitures et haine des radars fixes ? Serait-ce un plaisir d’engager une nouvelle conversation avec cette mère de famille, trop bien sous tous rapports pour se révéler étonnante, embellie croit-elle par ses multiples maternités, et dont le seul sujet de conversation est le bonheur de voir grandir sa progéniture ? Un plaisir de l’écouter vous détailler une seconde fois chaque geste pour changer une couche, préparer un biberon, la joie extrême de torcher des culs potelés et de gaver des bouches édentées pour à nouveau torcher des culs ? Un plaisir de l’entendre se plaindre de ses problèmes d’organisation pour amener le grand à l’école tout en s’occupant dignement des trois autres ? Non, franchement, je ne crois pas mais poli jusqu’au bout des ongles, vous ne pouvez-vous empêcher d’affirmer dans un sourire « au plaisir ». Au moins aurez-vous fait plaisir à la personne vous ayant introduit à ce dîner. Enfin l’espérez-vous.

Nous pouvons ici parler du mot « cordialement » et de tout l’échelonnement qui le précède lorsque nous concluons nos mails. Par ces quelques lettres, nous souhaitons établir une sorte de proximité avec la personne à qui nous l’envoyons. Cordialement, ça veut dire avec cordialité, on veut se montrer chaleureux comme si avec tous ceux à qui nous écrivons ce mot il existait vraiment une certaine intimité, morale plutôt que physique (dites cordialement à votre partenaire et vous saurez très vite qu’il ne permet  d’établir aucune forme d’intimité physique). C’est une formule de politesse que les gens aiment à décliner : « bien cordialement », « très cordialement »… Non mais d’où t’es très cordial avec moi ? Je t’envoie un mail pour te demander un truc alors qu’on ne se voit qu’une fois tous les trente-six du mois, que je ne me rappelle quasiment pas ta trogne, que je te connais à peine et ne souhaite pas plus te connaître car le seul sentiment que j’éprouve à ton égard est celui de l’indifférence utile. Plutôt que de te renvoyer ton bien cordialement, je vais me permettre de t’écrire le fond de ma pensée : dis-moi ce que je veux savoir et pour le reste, va te faire foutre.

Mais nous sommes policés par des années de pratique et, par mimétisme, pire, par conformisme social, plutôt que de terminer notre mail par un « va te faire enculer » venu du fond du cœur, on conclut par un « bien cordialement » identique au sien, très politiquement correct et tout aussi hypocrite. On ne sait jamais, on pourrait à nouveau avoir besoin de lui. Nous sommes donc prêts à toutes les bassesses par utilitarisme et de la sorte nous sacrifions la franchise sur l’autel des convenances.

Finissons par ces trois mots si usités pour obtenir de quelqu’un ce que nous désirons, les mots magiques : « s’il vous plaît ». Ici, prenons-les lorsqu’ils nous sont adressés. Par ces mots, on nous pose la question suivante : « vous plairait-t-il d’accéder à ma requête ? ». C’est un des premiers trucs qu’on inculque à nos enfants après le merci, bien plus aisé à prononcer. Lorsqu’on vous demande une banalité, du genre « le sel s’il vous plaît ? », ça ne porte pas à conséquence alors vous obtempérez. Mais imaginez. Un soir avec vos amis, vous décidez d’aller au restaurant. En plus, c’est chouette, ça fait longtemps que vous n’y êtes pas allé et ça vous fait rudement plaisir de casser la croûte dans un endroit sympa en bonne compagnie. Sauf que le resto réservé, pourtant pas si mal noté sur Trip Advisor, révèle avoir pour chef un bras cassé et que la tambouille dans votre assiette s’avère franchement dégueulasse. Et je ne parle pas du vin, une piquette hors de prix. Vient fatalement le moment de l’addition. Par honnêteté, car en plus d’être hypocrite malgré vous, vous êtes honnête, vous acceptez de régler la note. Après avoir indiqué un montant indigne du magma alimentaire que vous vous êtes senti obligé d’ingurgiter, le serveur vous avance le terminal carte bancaire avec un « s’il vous plaît » tout commercial.

Si vous étiez honnête avec vous-même plutôt qu’avec le savoir-vivre, vous vous lèveriez, vous lui balanceriez sa machine à la gueule, feriez un esclandre sur la bouffe infâme que ce gourbi ose servir à ses clients et refuseriez catégoriquement de céder le moindre denier à cet établissement de voleurs ! Mais non. La magie de ce simple « s’il vous plaît » agit aussi sûrement qu’un flingue sur la tempe. Machinalement, comme un automate programmé à réagir de telle manière à tel stimulus, vous tapez votre code et même, comble insupportable de la politesse conditionnée, vous souriez au serveur. Après tout, il n’y est pour rien. Peut-être mais cinquante balles l’infâme dîner, c’est loin de vous plaire.

Il y a tant de formules de politesse dans lesquelles traquer l’hypocrisie latente, ce ciment du vivre ensemble. Elles se verront peut-être disséquées dans une autre chronique. J’espère que ce texte vous aura plu. Au plaisir de lire vos réactions.

Bien cordialement,

Monsieur G.

Une réponse bancale à une question qui l’est tout autant.

Question : Une série américaine peut-elle être un lieu de mémoire français ?

A lire cette question, nous sautes aux yeux la contradiction entre ces deux expressions : série américaine et lieu de mémoire. Commençons par la seconde.

Lieu de mémoire est un terme popularisé par l’historien Pierre Nora. Il le définit comme « un objet [qui] va de l’objet le plus matériel et concret,éventuellement géographiquement situé, à l’objet le plus abstrait et intellectuellement construit. Cet objet devient lieu de mémoire quand il échappe à l’oubli […] et quand une collectivité le réinvestit de son affect et de ses émotions. » Avec une telle définition, on peut caser pas mal de choses là-dedans.

 Mais faut-il encore trouver une série américaine qui ait marqué les mémoires, de ces séries pour laquelle chacun à son souvenir, une anecdote liée à elle. Un lieu de mémoire doit évoquer des images, des émotions, des sensations qui transcendent sa simple nature d’objet. Dans l’avalanche de séries dont nous abreuvent les chaînes gratuites ou non, à la demande ou non, le tri s’avère difficile.Oublions les séries les plus récentes, elles n’ont pas encore eu le temps de s’imprimer dans les mémoires d’autant plus qu’on les consomme avec une gloutonnerie ôtant toute persistance à leur saveur. Il faut une série ancienne,et qui dure depuis des années afin d’avoir eu le temps nécessaire pour se ficher dans nos esprits, dans nos habitudes mêmes. Plusieurs jours sont passés avant de réussir à mettre le doigt dessus. Finalement, un soir, dans l’éclair de lucidité précédant le sommeil, la révélation : les Feux de l’Amour.

Et là, banco ! Elle remplit (presque) tous les critères.

La durée tout d’abord. Depuis 1989, une heure par jour cinq fois par semaine, les relations compliquées, adultérines, conjugales, transgénérationnelles, vénales(liste non exhaustive) des familles Chancelor, Habott et Newman s’emparent de nos écrans. A la louche, 37 000 heures ! Avec cette masse, impossible que pas un français de plus de dix ans ne soit une fois au moins tombé sur cette série.

L’horaire ensuite, du moins l’ancien. Vers 14 heures, juste après ce programme aux prédictions hasardeuses dont la mission est de distiller l’espoir lointain du beau temps retrouvé, à savoir la météo. Moment idéal pour toucher la ménagère. Après une matinée passée à laver les sols, à repasser les chemises de monsieur, à ranger les chambres ingrates de marmots bordéliques (à moins que ce ne soit le contraire) et une fois la table déjeuner desservie, elle peut enfin souffler.Affalée dans le canapé, et même si elle n’a pas eu le loisir de beaucoup s’en servir, elle se plaît à débrancher son cerveau par le visionnage des turpitudes sans-cesse renouvelées, et pourtant comparables, des personnages. Quel enfant n’a pas subi l’ire maternelle, un mercredi après-midi, alors qu’innocemment il dérangeait par ses questions le repos de la guerrière ?

La recette après. Les Feux de l’Amour sont un modèle de série interminable. Si le scénario tire toujours les mêmes ficelles, il prend soin de chaque fois les renouveler en changeant les personnages pris dans une énième tromperie. Les ingrédients non plus ne changent jamais : amour, argent, ambition. Les trois A de la longévité. Cette dernière n’est possible uniquement grâce à la lenteur de l’histoire (d’ailleurs, y’en a-t-il vraiment une ?). Vous regardez un épisode ou, question de point de vue, le subissez. Occupé ensuite par votre propre vie (je l’espère pour vous plus passionnante), vous laissez une semaine orphelin Nicky, Jack, Victor et tous les autres automates de studio.Absolument pas tourmenté par le fait qu’ils ne vous aient pas manqué, vous regardez un nouvel épisode. Magie des Feux de l’Amour, au bout de cinq minutes,vous devinez tout ce que vous avez manqué. Vous n’avez rien raté. Comme si vous l’aviez vu la veille mais sans avoir perdu des heures à suivre les acteurs.

D’ailleurs,ceux-ci sont uniques. L’actor studio dans toute sa splendeur. Les expressions sont tellement exagérées que ça en devient comique. Exemple. Nicky apprend qu’elle est pour la centième fois cocue. Ce n’est pas des pleurs qui jaillissent de ses yeux mais un torrent de larmes creusant la couche épaisse de son fond de teint. Un « Oh Jack ! (Ou Victor, ou truc bidule, c’est au choix) Pourquoi m’as-tu fait ça ? » jaillit de ses lèvres trop rouges avec des trémolos dans la voix, des gros sanglots mal simulés et un ton humide plus dû à son dernier blanchiment de dents qu’à une quelconque détresse.Elle voudrait bien creuser ses rides pour accentuer l’expression de sa douleur mais avec tout le botox qu’elle s’est faite injecter dans le visage, rien ne bouge. Comme l’intrigue, les visages liftés des acteurs ne remue pas.

 Enfin,le dernier clou à enfoncer pour faire des Feux de l’Amour un lieu de mémoire : le générique. Qui ne le connaît pas ? Moi-même je le sifflote en écrivant ces lignes. On entend les trois premières notes au piano et nous voilà transportés à Genoa City. Comme un parasite accroché à nos souvenirs,il nous revient tout de suite en tête dès que quelqu’un, oublieux de sa désagréable persistance, se met à le fredonner. Si vous croisez quelqu’un qui fait ça, vous pouvez légitimement mettre en doute ses goûts. Et les vôtres parla même occasion.

N’ayant pas peur des (gros) mots et des associations bizarres, j’ose l’écrire haut et fort : les Feux de l’Amour sont un lieu de mémoire français.

(Je vous avais prévenu : la réponse est aussi bancale que la question)

Tribulations rouennaises d’une mémoire volage (5/5)

La Luna

Dans le regard déterminé de Sébastien, il n’y a plus de rues ou de façades, seulement une carte mentale de la ville balafrée d’un trait jaune courant du Petit Bar à la Luna. Les odeurs écœurantes de friture s’échappant par les portes ouvertes des kébabs de la rue de la République ne lui font même pas frémir la narine. Les enseignes éteintes des magasins, des jalons sombres sur son itinéraire. Il enquille par la place de la Haute Vieille Tour, serpente entre les voitures du parking, enchaîne par la rue de la Savonnerie jusqu’à glisser, après avoir traversé la rue Grand Pont, rue Saint-Etienne des Tonneliers. Son GPS interne est ravi. Pas une fois, il n’a dévié de son objectif. Cerise sur le gâteau, il a même gagné deux minutes sur le temps de parcours estimé. Le souffle court mais un petit sourire au coin des lèvres, il savoure cette petite victoire quand apparait la devanture de la Luna.

La Luna. Malgré ses changements de noms, elle est une boîte ancienne dans le paysage nocturne rouennais. Longtemps considérée comme le repère de blacks amateurs de musique latine et de blondes pulpeuses, cette réputation a fait long feu devant la réalité. C’est avant tout une entreprise et, en conséquence, si t’as quelques billets à sortir de ta poche, t’es le bienvenu. Installée derrière le Palais des Consuls, juste à côté de l’entrée du parking de la Bourse, la petite place sur laquelle donne l’entrée est pleine d’une belle population de noctambules.

 

Belle dans le sens nombreuse car, à y regarder de plus près, elle est assez bigarrée. Les bars ont fermé alors la foule des fêtards se déverse dans les lieux encore ouverts après deux heures du mat’. A Rouen, à part les boîtes, il n’y a pas grand choix. Évidemment, il y a là les soiffards déjà trop imbibés. Plein de bières et de confiance éthylique, ils sont persuadés que leurs yeux chassieux et leur phrasé pâteux ne les empêcheront pas de rentrer. Il y a aussi de jolies filles, toutes apprêtées, autant pour le plaisir d’être belles que pour, on ne sait jamais, attirer un prince charmant. Ou, à défaut d’être charmant, peut-être se révélera-t-il un coup valable pour la nuit. Reste l’entre-deux, un caléidoscope de personnes cherchant seulement à poursuivre la soirée, pourquoi pas en osant un pas de danse, assurément autour d’un verre.

Sébastien s’arme de patience. La file est longue et l’urgence plante à nouveau ses griffes en lui. A quelque mettre, le dernier tour de Rubik’s cube pour recomposer les faces de sa soirée de samedi dernier. Un ultime jeu de doigts pour en reconstituer le fil. Et la retrouver. Agathe… Ou non ? Il évacue cette perspective. Son ventre est déjà suffisamment noué pour y ajouter une dose de pessimisme. Ce soir, c’est sûr, il repartira à son bras. Houlà ! Ne pas tomber dans l’angélisme non plus. « Wait and see ! » s’ordonne-t-il.

Avant d’atteindre le gorille encadré devant la porte close, un crâne rasé posé sur un bombers noirs et des jambes solides, il compte. Dix-huit personnes. Juste devant lui, un groupe de quatre : deux filles, deux gars. Les premières ont enfilé l’indémodable petite robe noire, élégante, sous leur visage un tantinet trop maquillé. Les seconds ont passé des chemises trop ajustées sur leurs corps de salle de sport. Leur coupe de cheveux très joueur de foot certifie l’excès d’attention qu’ils portent à leur allure. Ils se sont faits beaux pour aller guincher mais à voir leurs bras serrés contre leur poitrine et leur parler hésitant, Sébastien comprend vite qu’ils gèlent.

— Pourquoi ne pas vous être couverts ? S’enquiert Sébastien, plus pour tuer le temps que par un quelconque intérêt pour la réponse.

— Pour économiser le vestiaire, chevrote l’une des deux filles.

— Mais ce doit être deux euros. Comment ferez-vous pour danser gracieusement avec le nez qui coule ?

A-t-il voulu faire de l’humour ? Répondre à cette question le déprimerait tant le niveau de sa conversation l’atterre. Pourtant, par politesse ou indulgence, les quatre rient. Il sourit à son tour, n’ayant d’autre choix qu’assumer malgré tout la médiocrité dans laquelle le fait tomber son obsession. Il n’arrive même plus à formuler une phrase correcte. Elle lui ôte les moyens de faire de l’esprit. Alors plutôt que de dire de la merde, il choisit de la boucler. Il souhaite une bonne soirée aux économes et replonge en lui-même.

Les mots de Quentin le rendent perplexe. La manière dont lui a agi ne le surprend pas. Avec un coup dans le nez, il se laisse facilement aller à la grandiloquence. Quant à la parabole sur la pêche, il ne sait qu’en penser. Lui, harponné par une meuf, la blague ! Néanmoins, ses réactions face aux réponses du serveur sont sans équivoque. Il est tombé tout entier dans les filets d’Agathe. Lui aurait-elle jeté un sort ? Non mais il déconne là ! Est-il devenu si aveugle qu’il cherche dans le surnaturel au lieu d’accepter les symptômes d’une réelle attirance ? Enfin là, c’est bien plus que ça. Ça dépasse le cadre de la normalité. Pour se torturer toute une semaine, Agathe doit être réellement extraordinaire. Persuadé qu’il est que les femmes ne sont que des conquêtes, de simples objets de plaisir interchangeables et non des êtres de chair doués de sensibilité, voilà que l’une d’entre elle lui retourne le cerveau. Des mois, des années sans ressentir une telle attraction. Ce doit être ça. C’est un astre ! Une étoile filante dans la nuit de son amnésie. Qu’est-ce qui a bien pu le marquer à ce point ? Qu’est-ce qui a pu le chambouler chez cette nana que toutes les autres n’ont pas ? Qu’a-t-elle dit ou fait pour le faire partir autant en vrille ? Emporté par le torrent des questions, il sursaute de se retrouver devant le videur.

Ce dernier le toise de pied en cape.

— Bonsoir.

— Bonsoir. La voix du gorille est sèche.

Sébastien se reluque à son tour. Ses fringues ne sont pas de prime fraîcheur. Sa chemise et son jean ont depuis longtemps oublié la sensation du fer sur leurs fibres. Et ses baskets sont vraiment défoncées. Échange de regards. Au grognement sourd du videur, il comprend instantanément qu’il va se faire recaler. Vite, une idée.

— Je viens rejoindre des amis.

— Qui ça ?

Allez, le tout pour le tout.

— Agathe.

Le géant de chair, une tête de plus en hauteur, quatre épaules en largeur, hoche la tête.

— Tu peux entrer.

Qui est cette nana pour être connue ici ? Une habituée des nuits rouennaises ? Sébastien ne tergiverse pas plus longtemps et s’engouffre dans la boîte. Place à l’action.

Dans le hall d’entrée tout de rouge et de noir, son ardeur toute neuve est vite douchée par la queue devant le vestiaire. Les tenanciers ont arrangé un court serpentin pour rendre la file d’attente plus ludique. N’empêche qu’au bout, ce n’est pas Space Mountain et même à faire un petit tour avant d’arriver au comptoir, il n’en reste pas moins qu’on s’emmerde à attendre seul son tour. D’en bas — la piste de danse et le bar sont au sous-sol, on y accède par un large escalier en demi-cercle — on entend monter en sourdine la musique. Des éclats de rire de nanas à moitié beurrées et des gros lourds qui tentent l’humour pour les séduire s’élèvent entre les murs, sans même tirer un sourire aux armoires à glace chargés de faire régner l’ordre dans les lieux. Quand on remarque la taille de leurs battoirs, on n’a absolument pas envie de les voir s’abattre sur notre tronche.

Son tour arrive. Au vestiaire, l’accent du lointain mangeant un mot sur deux d’un black pas très grands mais aux traits marquants l’accueille.

— Salut. Une entrée ? Un vestiaire ?

Sébastien hoche la tête au deux. Comprendre ce type revient à faire du Google trad en direct. Néanmoins son sourire, nom d’un chien ce sourire ! Il lui mange tout le bas du visage, accompagné d’un rire unique qui vous oblige à rire même si vous n’avez rien compris à sa blague. C’est si efficace que Sébastien oublie ses réflexions et, pour la première fois de la soirée, rit de bon cœur. Les dix euros qu’il claque ne l’écorchent même pas. Au contraire, il remercie chaudement le gars de l’avoir déridé. D’un coup, il se sent mieux.

Le pas léger, presque enjoué, il descend les marches dont l’angle est marqué par des tubes lumineux rouges. Il ressent maintenant plus d’envie que de crainte. Oublier le cas de conscience de tout à l’heure, les tergiversations stériles, il a hâte d’arriver dans le grand bain. Et si le videur a réagi au nom d’Agathe, c’est qu’elle est forcément là.

Première sensation, l’agression. Sébastien est littéralement agressé par la musique. Non pas le niveau sonore, si tu vas en boîte tu sais très bien à quoi t’attendre en terme de décibels, mais par la soupe ultra-commerciale et standardisée sur laquelle il aperçoit hommes et femmes danser. Enfin danser, se trémousser avec plus ou moins de cohérence et aussi gracieusement que le permet le choc entre la perception de ses mouvements et la réalité de ceux-ci lorsqu’on a déjà un verre de trop dans le cornet.

Les rares fois où il va en boîte, il est déjà tellement éméché qu’il ne fait plus attention à rien. Seul compte le besoin de vider le surplus d’énergie concomitant à l’absorption déraisonnable d’alcool. D’ailleurs, à bien y penser, ce doit être la première fois qu’il se retrouve dans ce genre de lieu avec un taux d’alcoolémie si bas. Il se ressaisit. L’esprit critique mis de côté du mieux qu’il peut, il se concentre sur son objectif : retrouver Agathe. Son cœur bat plus fort. Il rejette la faute sur le rythme de la musique artificiellement accéléré.

Sébastien se dirige vers le bar, au centre de l’immense pièce au plafond bas, pour prendre la conso comprise dans le prix de l’entrée. Une vodka Redbull. Dans un verre fin en plastique estampillé d’une marque de vodka au loup, le serveur lui sert son mélange. Il le sirote, le coude sur le comptoir, et laisse ses yeux courir sur la foule. La lumière est basse, zébrée de spots verts, jaunes, rouges, mauves. Par intermittence, une brume artificielle envahit tout avant de se dissiper sous l’effet de l’air conditionnée. Lorsque s’anime le stroboscope, toute recherche devient caduque. De son mirador, il n’arrivera à rien. Carrant les épaules, il décide de descendre dans la fosse et de déambuler parmi les danseurs.

Il part vers la gauche, longe des tables autour desquelles se serrent des fêtards ayant cotisé pour s’acheter une bouteille, trésor trônant au milieu de la table ronde entouré de verres. Vient le carré VIP. Les feux de Bengale sont froids depuis longtemps sur les bouteilles de champagne à moitié vide. Contre le dossier rouge d’un fauteuil, une jeune femme certainement jolie en début de soirée roupille d’avoir trop bu, bave sur son haut à dentelle noir. Trois mecs présumant de leurs capacités se mettent au défi de vider le mètre de shooters devant eux. A la gueule de l’un, ça sent le vomi assuré. Une galette dans les chiottes d’une boîte, quel programme réjouissant pour terminer en beauté la nuit. Toutefois, pas traces d’Agathe.

Sur la piste, Sébastien ne danse pas, il move. Mouvement d’épaule, le mia au bout des pieds, il se plie au jeu de la fièvre du samedi soir de mauvaise grâce. Dans la forêt de têtes qui se balancent, il cible les femmes brunes. Il s’en approche en poussant les corps couverts de sueur, prend garde à ne pas renverser son verre. Sous les voix trafiquées des chansons que le DJ enchaîne, elles se ressemblent un peu toutes. L’une attire son regard. Il s’en approche, « danse » autour d’elle pour saisir son visage.

Peut-être était-il trop proche ? Un golgoth, tee-shirt trop petit pour mettre en valeur la masse impressionnante de ses muscles, tête également trop petite comiquement posée sur cet immense tas de viande, le pousse vigoureusement d’un geste ferme de la main. L’inclinaison de sa mâchoire et son regard de dogue signalent clairement qu’il se sent le propriétaire de la demoiselle. Loin d’être téméraire, il n’a pas envie de se faire plier en deux, Sébastien lève les mains au niveau de son torse, paumes vers l’avant pour signaler son pacifisme. Sur la piste, à part se faire écraser les pieds et s’écœurer du mélange de sueurs rances, de fumée goût fraise et d’aisselles mal lavées, rien, pas d’Agathe dans le coin.

Il quitte la piste et se dirige vers le fumoir, une grande pièce vitrée qui donne un bon point de vue sur la boîte. A peine entré, il a déjà fumé un paquet. Qu’importe ! Lui aussi veut son shoot nicotinique. Il se roule une tige et l’allume. La première bouffée calme légèrement son stress. Il n’a vu nulle part Agathe. Il boit une gorgée. Le videur aurait-il confondu avec une autre ? Nouvelle taffe. Ce serait bien sa veine de ne pas la retrouver après tous les efforts consentis. Gorgée. Seul dans son coin, son regard vague se pose à l’intérieur de lui tandis qu’autour de son corps absent, les tables hautes et métalliques accueillent une faune diverse. Des mecs plus ou moins bourrés discutent. Certains, enhardis par le trop plein d’alcool, essaient avec leur tronche de biais et leur bouillie verbale de séduire les femmes présentes, pas forcément en meilleur état, avec dans la mire le succès relatif d’une partie de jambes en l’air confuse. Pour la forme, Sébastien fait le tour des fumeurs. Évidemment, pas d’Agathe.

La déception, une déception lourde et profonde, un truc franchement désagréable lui tombe sur les épaules et le purge de son impatience, brise la joie fébrile portée par l’espoir de la retrouver enfin. Les films qu’il avait réalisé tout seul dans sa tête tombent à l’eau. Le château de cartes de ses sentiments contradictoires s’effondre. Le fatalisme s’insinue en lui. Il l’a amer. Il pensait enfin pouvoir vivre une histoire. Il avait mis beaucoup d’espoir dans ce souvenir, dans l’idée de le retrouver, de confronter la réalité aux vestiges de sa mémoire. Il ressentait à nouveau son cœur battre. Il s’était mis de nouveau à croire. En quoi ? Il ne le sait pas vraiment. Seulement quelque chose de différent.

Le seul compagnon qui lui reste, c’est l’odeur de tabac froid imprégnant ses vêtements. Dégoûté, il éteint sa clope et finit son verre. Il sort du fumoir écœuré, tant par la fumée que par la désillusion, sillon profond dans la fragilité de ses espérances. Pourtant, pourtant… ça ne peut pas se terminer comme ça, c’est trop con ! Il ne la connait même pas, ne sait rien d’elle. Il lui faut au moins la rencontrer.

Avant d’aller commander un nouveau verre, que lui reste-t-il sinon noyer sa déception dans l’alcool, il écoute sa vessie et se dirige vers les toilettes pour soulager la douloureuse pression qu’elle exerce sur son bas ventre. Les pissotières sont toutes occupées. Il tire la porte réservée aux grosses commissions, et aux dégueulis.

Debout, les jambes écartées autant que lui permet son pantalon baissé sur ses chevilles, un type se fait sucer avec application. Sébastien a une seconde d’absence. Le choc de la situation. Il baisse les yeux sur la nana qui cesse un instant sa besogne. Sébastien perd pied. A genou, le membre dur dans sa main droite, il la reconnait. Le sol s’ouvre sous ses pieds. Agathe !

— Salut, lui lance-t-elle le sourire aux lèvres, ton anodin.

Vertige. Nausée. Fuite.