Payer ses dettes (Calixte 4)

L’assiette avec son jambon-beurre claque sur la table.

— Merci, bafouille-t-il en écartant son demi des lèvres.

Calixte croque dans le pain frais du jour. La croute craque sous ses dents. Il vient dans cette brasserie pour cette unique raison. Le pain n’y est jamais mou, pas comme ces trucs industriels que certains osent qualifier de baguette. Pour le pain, et le beurre aussi, généreusement tartiné sur la mie. Des miettes s’accrochent à son écharpe. Un geste de la main et elles pleuvent sur le bitume constellé de chewing-gums incrustés, régalade pour les pigeons circulant entre les chaises, prêts à fondre sur la moindre rognure.

Il tire de la poche intérieure de son par-dessus la carte de visite du mauvais payeur. Vient à ses narines le parfum des cheveux de Delphine. Une femme et du bon whisky jusqu’à ce que son esprit perde le fil de la réalité. Indiscutablement, il n’avait pas gaspillé son temps hier soir. Le graphisme est épuré. Sur le fond bleu roi surgissent les caractères blancs d’une police recherchée : « Hervé Inseule, avocat d’affaire ». Le style de ce bête morceau de carton pue l’humilité de ceux qui se plaisent à l’orgueil. Le cabinet est rue Rollon, juste à côté. Il regarde sa montre, treize heures trente. Sa décision est prise. Le temps de se caler la dent creuse et il ira faire un coucou au maître.

Deuxième bouchée. Mastication appliquée. Déglutition suave. Une gorgée de bière. Le magma nutritif descend le long de son œsophage, tombe sur son estomac avide, sans savoir s’il s’alimente ou éponge. Ce doute, voilà une éternité que Calixte ne cherche plus à le dissiper. Il déjeune, tout simplement. Croc après croc, la satiété rayonne, chaleureuse, de son ventre vers le reste du corps. La dernière bouchée le trouve déjà repu. Une clope, deux cafés noirs, il s’enfonce contre le dossier en osier de la chaise. Satisfaction.

Au loin, le beffroi sonne deux coups. Il s’ébroue. La note réglée, il file au 24 rue Rollon. La plaque à droite de la porte ressemble à toutes les autres. Avant de pénétrer dans l’immeuble, il est important de signaler aux passants la qualité des autochtones. On sait à quoi s’attendre, on peut dès lors adopter la bonne attitude en fonction de nos envies, prendre ou recevoir. Calixte appuie sur l’interphone dernière génération, œil vidéo stoïque et lumière bleue sur un cadran chromé. Une voix nasillarde s’élève.

— Cabinet Inseule (prononcé inzeule) et Fanard. Vous aviez rendez-vous ?

— Je souhaite voir maître Inseule ?

— Il n’est pas là le mercredi après-midi. Puis-je prendre un message ?

— Laissez tomber.

Avec ces interphones, la voix robotisée de l’employé vous renvoie sèchement au rang de parasite en s’évitant la gêne d’un regard contrit ou d’une moue désolée. A quoi bon salir les marbres de l’entrée et le bois vernis de l’escalier ? Pourquoi perdre du temps en creuses interactions humaines ? Calixte se perd dans le flot des passants, peste entre ses lèvres pincées. Il n’aime pas se faire rembarrer. Il n’aime pas non plus passer plus de temps que prévu sur une affaire. Il s’imaginait qu’une simple visite de courtoisie suffirait. Que dalle. Il allait devoir fouiller la vie du baveux.

En remontant la rue Beauvoisine, il fait halte au Shamerhan. Leïla est derrière le comptoir à briquer le zinc.

— Salut. Echange de bises. Un demi s’te plait.

— Je t’amène ça.

La température est clémente. Calixte se cale en terrasse. Il sort son paquet de clopes, son smartphone. Il s’allume une tige, conserve cinq seconde la fumée dans ses poumons, la recrache lentement, puis d’un coup de pouce allume Facebook. De la même manière que les DRH lors de leurs recrutements, cette application est devenue la première étape de chacune de ses enquêtes. Il ne s’attend pas à y trouver grand-chose. Le type connait le droit et les robes noires prennent soin de leur image. Effectivement, son compte est verrouillé comme il se doit. Néanmoins, et c’est une information cruciale, au-dessus d’« Hervé Inseule » écrit en Arial noir apparait en médaillon sa trombine. Une mâchoire bien dessinée, des joues rasées de près, un nez droit et le front ni trop haut, ni trop bas, des traits de gravure de mode qu’aucun pli adipeux ni aucune ride ne viennent contrarier. La coiffure est impeccable : raie à droite précise et la mèche vers la gauche bien à plat. Le nœud de cravate est soigné. Le sourire tout en dents blanches est parfaitement étudié, entre l’invitation et la menace. L’image parfaite d’un Jean-Stéphane capitalo-traditionnaliste, rassurante pour le riche client, effrayante pour le crève-la-justice écrasé sous l’épée aveugle de l’institution judiciaire.

— C’est qui ce mec ? Il a une tronche de notaire, ou d’avocat.

Leïla pose le sous verre en carton puis la bière. Calixte manque de l’envoyer bouler. Il n’apprécie guère qu’on regarde par-dessus son épaule. Finalement, il sourit.

— Ce mec a vraiment la gueule de l’emploi. Calixte avale une gorgée. Tu l’as deviné, il est avocat. On croirait presque une caricature faite par un humoriste.

— Te moques pas trop parce que dans le genre caricature, tu te poses là, rétorque-t-elle dans une grimace. Il a fait quoi ton avocat ?

— Secret professionnel madame.

Une moue boudeuse déforme les lèvres de la jeune femme. Voyant qu’il ne pipe mots, elle finit par rentrer dans le rade. Maintenant qu’il sait à quoi il ressemble, il va lui falloir trouver où il crèche. Les avocats aiment dénicher des informations que n’ont pas les magistrats, ou la partie adverse, ce qui offre régulièrement à Calixte l’opportunité de régler ses dettes. Bon, ils paient mal mais ils ont toujours des petits boulots pour combler un après-midi morne ou un tuyau à partager quand ça piétine. Calixte fait le tour de son répertoire et commence sa partie de pêche. Sur les petits carreaux de son carnet, les pattes de mouche s’amoncellent. Hervé Inseule est marié à Estelle, vingt-neuf ans quand lui en a trente-trois. Ils ont deux filles, la première a trois ans, la seconde six mois. Depuis un an, ils habitent au 62 rue Georges Clémenceau, un quartier cossu de Mont-Saint-Aignan, juste à la limite de Rouen, au-dessus de la gare.

Seize heures trente. Calixte est debout devant la maison de maître. Quand les ouvriers crasseux de trimer pour entretenir leur misère s’entassaient dans les immeubles insalubres en ville, les patrons des usines qui se goinfraient sur leur dos se faisaient bâtir de belles demeures loin des miasmes prolétaires. Même s’ils en étaient les principaux responsables, ils préféraient l’air pur des coteaux, les joies de l’entre soi à la vue quotidienne des effets désastreux de leurs décisions industrielles. La richesse, oui, mais sans le malaise moral de devoir en côtoyer les pourvoyeurs. Calixte secoue la tête. Depuis quand a-t-il une morale ? Qu’est-ce qu’il en a à foutre de la misère ouvrière du siècle passé? A ce qu’il sait, ce n’est pas elle qui lui remplit le verre.

La baraque est à l’image de l’ambition d’Inseule : trop grande. Mais là n’est pas le problème. La façade de silex et de briques rouges sert plus à étaler son pognon qu’à se loger. D’ailleurs, la Mini au moteur froid de madame garée devant le garage fermé, avec ses rétros floqués de l’Union Jack sont encore une pièce à l’échafaudage de sa notoriété : l’ostentation à défaut de substance. Il s’avance vers l’entrée. Pas d’interphone compliqué ici, une simple sonnette garde la grille en fer forgé noire. Il appuie dessus, compte jusqu’à deux, relâche. La porte au-dessus des trois marches du seuil finit par s’ouvrir. Une blonde, trop maigre à son goût, le sein en goutte d’eau pointant un téton arrogant à travers le tee-shirt Levis, lui jette un regard suspicieux. Pas un bonjour, rien. Ces bourges, j’te jure, ne peut-il s’empêcher de penser.

— Bonjour madame, monsieur Inseule est-il là ?

— Qui le demande ? Le ton est sec.

— Calixte Flocard. C’est pour affaire.

La porte se referme. Trois minutes plus tard apparait la gravure de mode. Bon, en vrai, il en impose moins que sur sa photo de son profil mais faut le reconnaitre, il a du style. Le pas vif, il descend les quelques marches et se plante de l’autre côté la grille. Tout un symbole !

— Je n’ai pas l’honneur de vous connaître monsieur Foccart.

— Non, lui c’est la Françafrique. Je suis plus modeste. Calixte lui tend une carte. Je viens de la part de PM, du Filin. Ça vous revient ?

La suffisance s’efface de l’homme de loi. Une seconde, la gêne gâte son beau visage. Puis le contrôle social reprend le dessus. Visage fermé, il murmure un « suivez-moi » tout en ouvrant la grille. Calixte obtempère, hoche la tête à l’adresse de sa femme en passant devant elle. Ils montent l’escalier dans le vestibule dont les marches cirées sont couvertes d’un tapis rouge. Palier, porte de gauche, une grande pièce parquetée au milieu de laquelle trône un bureau en bois massif. Une haute fenêtre dispense généreusement les dernières lueurs du jour. Contre le mur du fond, des étagères lourdes de volumes hétéroclites. Il s’en approche quand l’autre passe derrière son bureau et ouvre un tiroir.

— Combien je lui dois ?

— Il m’a dit que vous étiez ivre mais je ne pensais pas que cela allait jusqu’à l’amnésie. Il sourit. Un regard le fusille. Pas d’humour. Quatre cent trente euros.

Calixte se concentre sur les étagères pendant qu’Inseule compte les billets. C’est étrange. Evidemment, les Dalloz rouges trônent en bonne place aux côtés d’ouvrages de philosophie politique — tiens, Machiavel, d’histoire — La France de Vichy de Paxton — et de tout un tas de sujets plus anodins, allant du jardinage à l’estampe japonaise. Des centres d’intérêts éclectiques ne sont-ils pas signe de bon goût ? Inseule se doit d’avoir bon goût. Surprenant dans ce tableau du parfait touche-à-tout,  la collection complète des DVD Walt Disney. Ça jure dans le décor. Il passe le doigt sur chacun d’eux : Cendrillon, Aladin, La petite sirène. Un regard vers le bureau. L’autre recompte sa liasse. D’un tour de main, Calixte cale Ariel sous son aisselle et se rapproche du mauvais payeur. Celui-ci lui tend l’argent.

— Quatre cent cinquante tout rond.

— Il y a vingt de trop.

— Disons que c’est pour le service à domicile. Le sourire que lui lance Inseule ne lui plait pas du tout. Laissez-moi vous raccompagner monsieur… coup d’œil sur la carte, Flocard.

Il n’y aurait pas un bébé dans ses bras, la femme semblerait ne pas avoir bougé du bas de l’escalier. Sur un hochement de tête, il quitte la maison. A peine la porte fermée, il imagine le « qui était-ce ? » de la femme et la réponse évasive du mari. Dehors, l’orange des lampadaires a remplacé le gris du ciel, noir à présent. Le sourire aux lèvres, presque guilleret à la perspective d’avoir pourri la soirée de Maitre Inseule, Calixte retourne en ville. Il aime ce sentiment, celui du travail bien fait. 

L’indic (Calixte 3)

Calixte fait des cercles. Il observe la mousse se déposer sur les parois de sa pinte, puis redescendre mollement jusque dans le fond où finit de s’éventer une dernière gorgée de bière. La pimbêche l’a laissé sans grande information. La boîte postale ? Il ira vérifier mais il sait déjà ce qu’il trouvera : un faux nom, une fausse adresse et des témoignages flous sur la personne venue chercher le courrier. Le cercle des morts. Voilà le cœur du sujet. Mais là encore, pas de quoi ferrer le moindre poisson. La Crèveke est restée bien évasive sur le sujet. Avec un nom pareil et le standing de sa cliente, « un peu de piquant » signifie forcément un truc malsain et les gens de la haute n’aiment pas étaler leurs vices. Parangon d’une vertu qu’ils imposent aux autres en se contentant d’en étaler les aspects, ils aiment le secret sur leurs vilains penchants. Son verre vide, il se lève et va poser le coude sur le bar.

— Haut de gamme la nana.

A travers les vapeurs du lave-vaisselle qui brouillent son visage, la remarque d’Issam parait surgir de nulle part. Une question ? Une affirmation ? Seulement une de ces phrases pour alimenter le vide.

— M’en parle pas. Tu me remets la même.

— Ton ardoise fâche ma patience.

— Voilà pour ta patience.

Calixte plaque six billets de cinquante sur le comptoir. André, Irénée et Francis, des habitués comme lui, sirotent leur demi tandis qu’une femme entre deux eaux boit du bout des lèvres un blanc trop jaune, trop moelleux. Un reubeu, l’œil torve, finit de s’éteindre au bout du bar.

— Avec l’appoint, tu mettras la petite sœur à ces messieurs et à madame.

Tous hochent la tête dans sa direction. Il lève sa pinte, « santé », lâche-t-il en guise de politesse et il part s’installer en terrasse. Il referme son manteau et s’allume une clope. Il a besoin d’informations et il ne sert à rien de rappeler sa cliente. Elle ne lui dira rien de plus. Seulement, il n’a aucune envie de se jeter dans la gueule du loup sans avoir une idée de la taille de ses crocs. Vu le style de la Crèveke, il lui faut le bon indic. Chaque fois que le filtre quitte ses lèvres, il évacue un nom de sa liste. Lorsqu’il écrase sa cigarette, il sait qui aller voir. Trois gorgées, un salut de la main et il quitte le Shamheran.

Mardi soir. La pluie a enfin cessé, offrant un peu de lustre au bitume fatigué de la rue des Bons Enfants. Arrivé au niveau de la synagogue, il aperçoit l’enseigne du Filin, un bar à hôtesses tenu par Pierre-Mathieu. Ses parents avaient-ils voulu lui offrir un peu de sainteté apostolique en l’attifant de ce blaze pompeux ? Patron d’un bar à hôtesses à quarante ans, un peu maquereau sur les bords, on peut dire que ses darons s’étaient mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. D’ailleurs, ses deux illustres prénoms avaient été vite oubliés. Ne restait plus que PM, surnom à l’image de sa locution par rafale.

PM est une vielle connaissance de Calixte. Non qu’ils aient usé ensemble les bancs de l’école, ça faisait bien longtemps qu’on avait remplacé les bancs par des chaises quand, chacun de leur côté, ils gravirent difficilement les pentes de la scolarité obligatoire. D’ailleurs, PM avait lâché au brevet. Calixte, lui, avait tenu jusqu’en licence de droit. Mais cela faisait deux décennies que leurs chemins ne cessaient de se croiser alors, de fil en aiguille, ils avaient fini par créer une sorte de lien, entre l’amitié et le besoin.

Vingt-trois heures. Il prend une profonde bouffée sur sa clope et lâche un regard blasé sur la devanture grise du bar, tout en petit carreaux fumés. Au-dessus, les colombages typiques d’un vieil immeuble rouennais coiffé d’un toit d’ardoises noires, pentu. Deux lattes et le foyer encore rougeoyant vient mourir sous la semelle de sa chaussure. Deux pas, il pousse la porte. Lumière tamisée, plafond bas, l’ambiance est cosy. Même si la hauteur sous plafond ne permet pas de figures compliquées, la barre de pole dance dans le fond laisse espérer aux clients de provocantes acrobaties. A ses pieds, trois banquettes en demi-cercle entourent des tables basses. L’une d’elle est occupée par un seau à champagne tandis qu’un homme se grise de subir les attentions de Mélissa, une brunette aux lèvres charnues, aux regards d’autant plus brûlants que le micheton parait blindé.

Sur la gauche, le comptoir n’est pas très grand. Trois tabourets un peu serrés, dont deux sont occupés par des créatures aux traits incertains. Fatalisme ? Espoir ? Convoitise ? Des professionnelles en somme. Leurs formes sont avantageusement moulées dans leurs robes noires. Des seins et des hanches sous des lèvres rouges, leurs corps aguichent et les yeux se posant sur elles s’émoustillent. L’une a des yeux bleus un peu trop écartés dans son visage fin encadré d’une teinture noire. L’autre est blonde comme les blés, yeux noisettes et tâches de son autour de son nez camus.

— Salut Calixte, lance-t-elle en redressant les épaules, accentuant sa cambrure.

— Salut Delphine. Il pose la main sur la naissance de ses reins, lui fait la bise. C’est calme ce soir.

— Un début de soirée en début de semaine, précise-t-elle, technique.

Calixte pose un coude sur le zinc. PM émerge du rideau à côté du bar.

— Calixte !

Sa bedaine s’écrase sur l’évier alors qu’il se penche pour faire la bise. Ses yeux pétillent, sa moustache noire et parfaitement taillée frémit. Calixte n’a pas besoin de plus.

— J’ai comme l’impression de passer au bon moment.

— On ne peut rien te cacher. PM se retourne en riant, saisit une bouteille de whisky sur l’une des étagères bondées et lui sert un verre, généreux. Pourtant, mon petit doigt me dit que tu n’es pas là par pure courtoisie.

— Touché.

Calixte sourit en coin. Dans le verre, le liquide ambré s’agite encore d’avoir été si brusquement posé sur le comptoir. PM lui fait signe de le suivre. Sans oublier le verre, Calixte obtempère. Ils passent la barre jusqu’à une petite porte noyée dans l’ombre au fond du rade. A l’intérieur, un salon privé, tout en cuirs et lumières rouges, pour les clients les plus généreux. Les plus bouillants aussi. Moyennant finance, le queutard peut s’offrir ces dix mètres carrés pour aller au-delà des conversations intéressées et des pelotages champagnisant et s’offrir une partie de jambes en l’air avec sa favorite. PM est un romantique. Si les bourses vides des uns remplissent la sienne, alléluia ! Les deux hommes s’assoient, posent leur verre sur la table basse, ronde et noire. Echange de regards.

— J’aurais besoin de tes services, commence PM.

— Un mauvais payeur ?

— T’as le nez fin.

— Dix ans que tu m’appelles pour les faire cracher au bassinet. Si je n’arrivais pas à le deviner, je changerais de taf. Raconte.

— Samedi soir, un type propre sur lui entre. Il était quoi, minuit ? Une heure ? Le gars poli. Il salue tout le monde. Il avise une banquette et commande une bouteille de champagne. Jusque-là, rien de surprenant. A peine dix minutes et deux types entrent et le rejoignent. A leur tronche, ça parle affaire. Je retiens les filles. Pas le moment. Ils se claquent la première bouteille puis en commandent une seconde. La conversation se fait plus détendue et là les filles y vont. A la troisième bouteille, les mecs commencent à être bien éméchés. Le premier lâche ses cartes à tout le monde. Avocat d’affaire et tout le tintouin, le gars s’imagine président de la république. Bref, ça s’enchaîne. Ses deux potes, raides, se barrent vers trois heures. Lui reste encore, pelote comme il se doit Michèle et finit son verre. Il arrive à la caisse mais il était tellement bourré ce con qu’il en oublie son code de carte bleue. Trois essais et plus rien. Il sort son larfeuille. Un pauvre billet de cinquante. Magnanime, je lui propose de repasser dans la semaine me payer. Evidemment, je lui demande ses coordonnées. Le mec, confiant comme le sont les mecs dans son état, me refile un faux nom et un faux numéro de téléphone avant de se tirer.

PM reprend son souffle et avale une gorgée. Un courant d’air. La porte s’est ouverte. Delphine est entrée.

— Et ? Calixte sent bien que l’histoire n’est pas finie.

— Et, pour te dire à quel point le mec est con, il avait refilé une de ses cartes de visite à Michèle. Il m’a vraiment pris pour une buse le type.

PM s’esclaffe. Calixte trempe ses lèvres. Comme à chaque fois qu’il a besoin de lui, PM ne lui a pas servi le tout-venant, un de ces whiskies pour soiffard. Non, là les îles écossaises te tapissent la langue, le palais avant de te caresser la gorge. Un nectar.

 — Ok. Sourire. Je ne devrais pas trop avoir de difficultés. File moi sa carte et je t’arrange ça.

Alors que PM lui tend le bout de carton, Delphine s’assied. Il la regarde. Comme chaque fois, ça lui fait un truc dans le bas ventre. Un genre d’instinct qui sans passer par le cœur te relie d’un trait les yeux et les couilles. Il l’aime bien. Elle lui plait. Son visage mutin lui donne l’air de ne pas y toucher. Pourtant, elle est tout sauf innocente. Elle se love contre lui, l’embrasse dans le cou, lui caresse le bras. Il passe sa main dans ses cheveux, fixe PM.

— Le cercle des morts, ça te dit quelque chose ?

— Le cercle des morts…

PM se lisse la moustache, signe chez lui qu’il fouille dans sa mémoire. Sans l’avertir, la jeune femme déboucle sa ceinture, le défroque à moitié et part à la recherche de sa bite.

— J’ai une cliente qui en fait partie, précise Calixte.

— C’est pas commun ce truc. PM prend l’air fin alors que de longs doigts parfaitement manucurés se saisissent du sexe de Calixte.

— C’est-à-dire ?

— C’est un genre de club libertin pour nantis, un truc hyper select. Il faut montrer plus que patte blanche pour y entrer. Une gorgée. Ses membres se réunissent une fois par mois histoire de se rappeler de quel monde ils font partis, loin des petites gens, des smicards et autres assistés. Entre baises salaces et gueuletons incroyables, ils parlent affaires. Plusieurs contrats juteux, si je peux dire ça à propos de ce cercle, ont déjà été signés à ces moments-là.

— Un genre de loge maçonnique orgiaque ? Maintenant qu’il bande, Delphine commence de le branler dans son caleçon.

— Si tu veux. Pour se donner un genre, ils se la jouent société secrète, avec des rites d’initiations, des costumes et tout le tralala.

— Genre Eye Wide Shut ? Demande Calixte alors que les lèvres humides de la jeune femme emprisonnent son sexe trop tendu.

—  Sans Stanley Kubrick derrière la caméra, rétorque PM. Calixte n’aurait pas cru qu’il ait cette référence. Juste un truc salace où les bourges se lâchent. Mais comme ils veulent conserver les apparences, ils s’imaginent des mystères.

— Et où peut-on trouver ce cercle ?

— Ils se réunissent au Monumental. Où précisément, je ne sais pas. Mais faut être sacrément détraqués pour faire ça au milieu des tombes, entourés de cadavres.

— Bah ça s’appelle le cercle des morts leur truc, non ?

— Qu’est-ce que t’es perspicace ! ça me donne le vertige. Un large sourit cisaille le visage de PM. Bon, je te laisse. J’ai un bar à faire tourner et j’ai comme l’impression que t’en as plus rien à foutre de mes histoires.

L’autre se lève et quitte le salon. Il a ses infos, un job, Calixte peut relâcher son contrôle. Rapidement, toute son attention est aspirée par le mouvement parfait, la langue experte de la jeune femme. Rapidement, il n’est plus que sensations. Plaisir.

Rêverie

Biffures dans le ciel blessé,
Ombres projetées sur les falaises piquetées
De verdure,
Quelques rapaces tournoient.

L’oasis verdoyante qui
Au temps résiste,
Déploie ses ailes enchanteresses,
Exhale un parfum de frisson,

Recueille les larmes invisibles
Des promeneurs ordinaires,
Et l’amour insensé
De leur cœur solitaire.

Mussés au creux de cette forteresse,
Silencieux, leurs regards s’enlacent,
Leurs sourires s’étreignent,
Jetant aux nuages leurs bouquets de caresses.