Vieussan (Les méandres de l’Orb 1)

Deux immenses arbres marquaient l’entrée du domaine de Vieussan. Chacun enraciné sur une des berges, leurs frondaisons se rejoignaient au-dessus des eaux tumultueuses. Une arche végétale sous laquelle vous passiez pour entrer dans la dernière partie navigable de l’Orb. Après, personne ne savait vraiment. Une seule certitude, plus aucun esquif n’osait s’aventurer au-delà du méandre juste après le pont de Vieussan, unique passage sur la rivière à des dizaines de lieues à la ronde. Certains, plus téméraires, plus audacieux, plus fou oui ! avaient laissé derrière eux les hauts piliers de grosse pierre grise. Ils n’étaient plus là.

Jehan et Merrizan passèrent sous l’arche. Les gouttelettes d’eau projetées par le rapide éclataient en perles de lumières. Les deux amis franchirent aisément l’obstacle comme n’importe quel natif des bords de l’Orb. Sur les rives, la végétation gorgée de soleil triomphait. Les ramures des arbres, si vertes, les branches des arbustes, lourdes de fruits multicolores, contrastaient avec le gris humide des rochers. Dentelés par leur affrontement millénaire contre le courant, ils se plantaient dans la rivière, la griffaient, traçaient de profonds sillons dans les eaux écumantes.

A l’avant, les larges épaules de Jehan tressautaient, sa nuque luisait de sueur quand ses coups de rame puissants faisaient bondir la barque. On aurait pu littéralement la croire voler au-dessus de l’eau. Ses iris noirs sous ses cheveux noirs — une cordelette de cuir les maintenait en catogan — ne cessaient de scruter la rivière. A l’arrière Merrizan, moins athlétique que son compagnon mais non moins habile, usait de gestes vifs et précis pour contrôler leur trajectoire. Ses yeux verts couraient de droite et de gauche, sondaient l’agitation aqueuse pour saisir de sa rame le moindre courant et en faire profiter leur course. Ses cheveux châtains, mi longs, libres, voletaient à chaque cahot.

Un dernier rapide, plus court, plus calme aussi que les précédents et apparut enfin d’entre la flore exubérante la grève de Vieussan. Les proues fines et retroussées de plusieurs fanches aux poupes évasées, grandes barques typiques du pays de l’Orb, se reposaient le ventre sur le sable sec. D’un mouvement souple, démenti flagrant à la prétendue raideur d’un corps si massif, Jehan sauta à l’eau et tira leur embarcation sur la plage. Merrizan sauta à son tour en évitant soigneusement de tremper ses bottes. Il lissa ses vêtements d’un geste dérisoire, plaqua ses cheveux en arrière et leva la tête. Pour protéger ses yeux des feux du soleil, il mit sa main gauche en visière.

Les trois piliers du pont se terminaient en berceau sous le haut tablier de pierres. Par-dessus le parapet, deux têtes casquées se penchaient, épiaient les moindres faits et gestes des nouveaux venus. Ils guettaient leurs intentions, une flèche déjà encochées sur leurs arcs longs. Usant du geste consacré, Merrizan leva les deux mains au-dessus de sa tête, paumes vides ouvertes vers le ciel. Les gardes opinèrent du chef mais ne relâchèrent pas leur vigilance. Au moins les deux amis ne risquaient-ils plus de finir transformés en porc-épic. C’était toujours ainsi à Vieussan. La méfiance comme seconde nature, fille d’une jalousie exacerbée par l’accumulation de tant de richesses.

   Seule ville sur le cours navigable de l’Orb, dernière étape des caravanes du Sud, Vieussan était la plaque tournante entre la vallée et le reste du monde. Elle était le débouché de l’or dont regorgeaient les lits des torrents, des métaux et des gemmes extraites du cœur des montagnes. Orpailleurs, mineurs, tisserands, vignerons, bergers et brasseurs, trappeurs et bûcherons de l’Amont chargeaient les nôtes, ceux comme Jehan et Merrizan qui maitrisaient l’art de fabriquer et diriger une fanche, de transporter à Vieussan le fruit de leur labeur. Enfin, ça ne se passait pas exactement ainsi. Ils cédaient à des prix excessifs leurs marchandises aux nôtes qui, pour vivre, n’avaient d’autre choix que d’aller les vendre des sommes folles à Vieussan. En conséquence, l’œil jeté par les Vieussannais sur les nôtes était rarement indulgent.

A mesure que le temps passa, que les caravaniers venus du Sud rapportèrent chez eux les richesses de la Vallée, des guildes marchandes parfois venues de très loin établirent des maisons de commerce. Sous les façades de pierres sèches des demeures des riches familles vieussannaises accrochées à flanc de montagne flottaient à présent les couleurs de Lérine, des Comtés d’Issan et d’Als, des villes libres de Todéla ou Farnan. Tout ce beau monde cohabitait sous l’œil sombre, perché au sommet du piton le plus élevé, du donjon du seigneur de Vieussan, le Chevalier de La Dorne, autoproclamé depuis son trisaïeul protecteur de l’Orb. Malgré le titre ronflant, le Chevalier de La Dorne (d’où lui venait son patronyme ? Mystère perdu dans les brumes de l’histoire) était avant tout celui qui s’engraissait sur le dos de tous les autres sans plus d’effort que d’envoyer ses soudards réclamer « ses droits », avec pour seule légitimité d’être sorti d’entre les bonnes cuisses.

Pour cette descente, la troisième et dernière de la saison, les deux amis avaient chargé une caisse d’or, pleine à craquer de pépites extraites du ventre des montagnes et de paillettes charriées par les eaux de l’Orb ; une autre de gemmes, de jolis cailloux que les doigts habiles d’un joaillier transformeront en de rutilants bijoux ; une dernière emplie de cuir et de cornes d’orni, un caprin vivant dans les cimes bordant la vallée. Après avoir généreusement craché dans ses paumes et s’être frotté les mains, Jehan commença de les décharger. Ils espéraient en tirer un bon profit afin de gonfler un peu plus les bourses déjà pansues pendues à leur ceinture.

De l’escalier accroché au flanc du pont, et débouchant sur la grève, arrivèrent deux gens d’armes, tabards rouge aux armes du chevalier de Dorne – ours de sable sur fond azur, et un officier seigneurial. L’on reconnaissait aisément ce dernier au registre qu’il tenait sous son bras gauche et à l’écritoire calé sous le droit. Les deux premiers avaient le visage fermé, le regard aussi dur que leur main gantée d’acier posée négligemment sur le pommeau de leur épée, la poitrine large sous les mailles de leur cotte. Ils suivaient une marche en retrait le troisième, ridiculement frêle par rapport à eux. Jehan se redressa, carra les épaules pour clairement signifier aux deux chiens de garde qu’ils ne l’impressionnaient pas. Merrizan le fit à sa manière, avec son sourire aux dents anormalement blanches, anormalement alignées derrière le dessin parfait de ses lèvres. Il s’avança au-devant du patibulaire trio.

— Bonjour à vous messires.

Le ton était mielleux. Le visage étroit de l’officier se crispa en un semblant de sourire. Ses yeux trop rapprochés, posés à la va vite de part et d’autre d’un nez éminemment long, se posèrent sur lui, le jaugèrent, l’estimèrent. Méfiance.

— Merrizan de Salfour et son inséparable acolyte. Vous voir ici n’est jamais présage d’un bon jour pour l’honorable peuple de Vieussan.

— L’honnête nôte que je suis, venu dans votre illustre ville faire commerce de menues babioles sans grand intérêt face à la majesté de votre contrée, sent son cœur se gonfler sous votre compliment.

— C’est exactement ce que je disais. Vos pesantes flatteries sont comme des nuages noirs dans le ciel : mauvais signe.

Merrizan ne se départit pas de son sourire. Si ses mots étaient aussi désagréables aux oreilles de l’officier que leurs perspectives de bénéfices étaient grandes, il en était ravi. Aux anges même car s’ils faisaient la richesse de leur village, on n’aimait pas trop les nôtes à Vieussan. Contrarier un représentant de ce vieux rat de chevalier était la moindre des choses pour compenser la vilaine réputation qu’on leur faisait. On les estimait veules, sournois, contrebandiers à leurs heures perdues, indigne de confiance. Qu’ils risquassent leurs vies à la belle saison pour abreuver leur marché des richesses des montagnes importait peu aux Vieussannais, ils ne leur inspiraient que la suspicion, voire le mépris. Certaines histoires contées aux enfants désobéissants agitaient le personnage du nôte comme on utilisait un épouvantail pour effrayer les oiseaux : « si tu n’es pas sage, un nôte va venir t’enlever et t’emporter vers l’aval. »

Merrizan n’en avait cure. Comme Jehan, il voulait devenir riche, faire une dernière descente jusqu’à l’embouchure de l’Orb pour vivre une vie de nabab dans une des villes du Sud. Ce mot, Sud, ne revêtait qu’un sens vague, abstrait, mais de voir année après année marchands et gentilshommes venir à Vieussan depuis ces lointaines contrées, leurs corps couverts de tissus précieux, leurs cous et leurs doigts alourdis de bijoux extravagants, avec dans le geste et le phrasé des manières exotiques, donc exquises, leur conviction ne souffrait plus le doute : la vie était plus belle là-bas. Dès lors, la méfiance des Vieussannais, ils s’en battaient l’œil. Tant qu’ils payaient en espèces sonnantes et trébuchantes, ils pouvaient les croire des monstres, eux s’en iraient loin de la médiocrité locale pour se pavaner dans le luxe méridional. Leur seul rêve était de quitter cette vie qu’ils jugeaient trop rustre, trop ingrate. Que les gens du Sud imaginaient leur vallée comme un pays de cocagne et qu’un seul désir les animait, piller l’or et l’argent que semblait vomir la montagne et couler à flot dans leur rivière, cela, les deux amis ne le concevaient même pas. Chacun dans son coin rêvait le pays de l’autre.

L’officier s’assit sur un rocher, disposa l’écritoire sur ses cuisses et sans ménagement, tira Merrizan de ses rêveries.

— Qu’y a-t-il dans ces malles ?

— Messire, le ton de Merrizan promettait l’emphase habituellement réservée aux marchands du Sud. Sous vos yeux s’étalent les richesses de mon méandre, et même au-delà ! Il ouvre une caisse. Ici, l’or des monts Alodon que les mineurs vont chaque jour extraire du cœur de la Terre pour tempérer la cupidité humaine. Deuxième caisse. Là, les pierreries d’Encoin et de Faïeul. Entre l’index et le pouce, il en leva une au niveau de ses yeux, feignit de l’examiner. Regardez la taille de celle-ci ! Elle fera le bonheur d’une dame de Vieussan une fois taillée et sertie. Troisième caisse. Enfin, sous vos yeux ébahis, voici la perle de nos montagnes. Un cuir de la plus grande qualité. Réputé pour sa robustesse, il séduit aussi par les nuances de gris de sa robe qu’aucun teinturier n’a encore réussi à imiter. Voyez ces cornes ! Dans l’art, elles fascinent les graveurs. En médecine, on vante leurs vertus curatives. Vous l’aurez deviné, devant vous, de l’orni.

— Sachez que j’ai autre chose à faire que d’écouter votre boniment, s’exaspéra l’officier. Gardez-le pour les crédules et tout le monde s’en portera mieux. Il trempa sa plume dans l’encrier. Quelles quantités ?

La voix grave de Jehan roula sous les arches du pont à mesure qu’il énonçait très précisément les mesures contenues dans les caisses. Les dogues du Chevalier soulevèrent les caisses, les soupesèrent, puis vérifièrent d’un œil assuré la véracité des informations. Quand ils hochaient la tête, l’autre complétait le registre.

— Vous pouvez déposer vos marchandises dans la halle est. Le droit d’accostage s’élève à deux écus, celui de marchandage à sept.

— Neuf écus ! Rechigna Merrizan pour la forme. Foi de nôte, jamais il ne laissera ces sangsues s’en tirer sans un baroud d’honneur. Mais ce sont les yeux de la tête ! Comment faire un bénéfice suffisant pour l’hiver si vous nous prenez tant ? D’ailleurs, nos marchandises ne méritent pas un tel traitement. Les Vieussannais rougiront de colère de voir nos prix flamber à cause de vos taxes si élevées. Messire, un geste. Si ce n’est pour nous, pour le commerce, à tout le moins pour le bon peuple de Vieussan et de la vallée toute entière.

Un geste ferme de la main balaya ses objections. La mort dans l’âme car un nôte souffre toujours de mettre la main à la bourse, les deux compagnons s’acquittèrent des droits. Cela se passait toujours ainsi à Vieussan. Tout était sujet à impôt. L’accostage sur l’unique grève où les nôtes pouvaient tirer leurs fanches à sec, le stockage dans l’une des quatre halles du village, les transactions, le fait même d’entrer ou de sortir de l’enceinte était soumis à l’octroi. Sans compter le manger, le boire et le dormir. Vieussan portait bien son nom. Ses habitants, leur seigneur en tête, étaient des vampires.

Pour transporter leurs marchandises jusqu’à la halle est, Jehan et Merrizan pouvait louer les services de porteurs, une puissante corporation à Vieussan. Seulement, trois malles de ce poids nécessiteraient le travail de pas moins de six hommes. Exorbitant ! Rogner leur bénéfice par commodité ne faisait pas partie de leur dessein. Au contraire. Conséquence, les deux avaricieux peinèrent à monter leurs trésors au sommet du pont. Merrizan crut mourir à chaque marche quand Jehan en sortit à peine essoufflé. Là résidait leur complémentarité : le deuxième s’occupait des travaux de force, le premier des palabres et des négociations.

Évidemment, des rabatteurs de la guilde tentèrent de les amadouer. Leurs arguments firent long feu face à la radinerie proverbiale des nôtes. Ils s’octroyèrent malgré tout, en échange de piécettes sans valeur, les services d’un gamin pour surveiller leurs biens le temps de trouver une place dans l’entrepôt.

Dans le dédale des rues en terre battue, Merrizan ouvrait la marche quand Jehan le suivait, une malle entre les mains. Des échoppes abaissaient leur volet et les commerçants disposaient leurs articles sur les étals. Par les portes ouvertes des ateliers s’échappaient les bruits des outils s’abattant sur la matière : le cliquetis retentissants du marteau sur le métal, le frottement régulier du rabot sur le bois. Une odeur de pain fraîchement cuit colorait l’air. Les deux amis durent se faufiler entre les charrettes à bras que des manouvriers déjà fatigués déchargeaient, leurs fronts couverts de sueurs et leurs muscles saillants sous l’effort. Des aubergistes jetaient des seaux d’eau sale par la porte de leur établissement, créant ici où là de vilaines mares fangeuses. Au-dessus des toits de tuiles rouges, au détour de l’angle d’un des immeubles bas, on apercevait les demeures cossues des plus riches familles vieussannaises. Elles s’accrochaient aux flancs de la colline comme leurs propriétaires à leur fortune. Dans la chaleur du matin, la ville respirait.

Dix minutes et Jehan posait enfin son fardeau devant la halle. Merrizan héla le chef des lieux. Cet entrepôt, bâti contre la muraille, tout à côté de la porte est, était surtout occupé par les caravaniers. Ces marchands au long cours dirigeaient des convois de plusieurs dizaines d’ânes. Ils acheminaient de village en village les marchandises venues d’au-delà de la vallée. Les caravaniers étaient le pendant des nôtes. Les uns amenaient le monde dans les méandres, les autres apportaient les méandres au monde. Le patron sortit de l’ombre dans laquelle était plongé l’intérieur du bâtiment, un caravanier sur les talons.

— Merrizan ! S’exclama le bonhomme.

Ventru comme pas permis, les plis innombrables de son double menton étaient autant de rivières transpirantes. Sous ses sourcils broussailleux, ses paupières se plissèrent quand il déboucha en pleine lumière. Il salua le marchand qui alla se fondre parmi les badauds traînants sur la place devant le bâtiment.

— Tu viens encore saigner les marchands du Sud ?

— Voyons Orié ! Tu sais bien que je ne suis qu’un honnête nôte. Mon but est noble car je ne cherche que la prospérité de mon méandre.

— Honnête ? Rire gras. Aurais-tu changé ? A mon avis, seule ta prospérité t’intéresse.

— Certes… Merrizan changea de conversation. L’officier nous a dit de nous installer chez toi.

— Ah oui ? Ils savent pourtant là-haut que je suis plein à craquer. Des pièces changent de main. Mais on trouve toujours de la place pour de vieux amis. Suivez-moi.

Après avoir serpenté entre des amas de caisses, de ballots, de cages, ils s’arrêtèrent devant un carré étroit délimité par une cordelette et quatre piquets. Jehan déposa leur caisse et partit chercher les deux autres. Merrizan en profita pour bavarder avec le patron. Il cherchait des informations, voulait connaître la situation du marché, s’il ne s’était pas tendu depuis sa dernière venu il y avait un mois.

— La saison bat son plein, le rassura Orié. Les marchands du Sud ont leurs coffres et leurs bourses prêts à dégueuler. Leurs réserves se vident à mesure qu’arrivent les caravaniers et ils sont avides de les remplir avec les trésors de la vallée. Tu devrais pouvoir écouler ton stocks rapidement et à bon prix. Vous restez combien de temps ?

— Comme d’habitude, répondit-il mécaniquement, les rouages de son cerveau tiraient déjà des plans sur la comète.

— J’ai entendu dire qu’il y avait des troubles dans le Sud. Non pas la guerre mais les relations sont tendues. Une histoire de traité commercial je crois, quoi qu’un type m’a parlé du fils d’un prince qui se serait tiré avec la femme d’un autre. Enfin bref, il parait que les cités et les principautés sont sur les dents et qu’elles s’arment, au cas où. Vif hochement de tête. D’ici à ce qu’elles se foutent sur la tronche, y’a qu’un pas. Toutes cherchent de l’or. Oh ! Elles te diront que c’est pour leur artisanat ou un truc dans le genre mais en fait, elles recrutent à tour de bras des mercenaires, surtout le Carali. Si tu as de l’or dans tes caisses, je te promets un joli bénéfice. Enfin, Orié haussa les épaules, ce n’est qu’une rumeur.

— Elle vaut ce qu’elle vaut, mais c’est un élément à prendre en compte. Il commençait déjà d’intégrer cette information à ses projections. Je pensais de toute manière aller saluer messire Lambal. La politesse avant tout. Clin d’œil appuyé, sourires complices. Merci Orié.

Jehan déposa la dernière malle sur ces entrefaites. Ils se saluèrent puis les deux amis retournèrent à la rivière. Après leur longue descente, ils n’aspiraient qu’à ôter le mélange de poussière, de sueur et de pollen collé à leur peau. Sur la grève, ils se déshabillèrent et s’avancèrent vers l’eau. Merrizan le volubile lâcha un cri strident lorsque son gros orteil entra en contact avec l’eau froide. Jehan le taciturne ne broncha pas quand il réapparut après avoir plongé tout de go dans l’Orb. Les deux amis se savonnèrent, se frictionnèrent vivement, chassèrent de leurs muscles la tension du voyage.

Jehan ressortit le premier. Jambes écartées, mains sur les hanches et tête renversée, il laissa le soleil à présent implacable sécher son corps ruisselant. Merrizan trempa encore, l’œil vagabond, laissant le courant léger délasser son corps fatigué. Les coteaux et sommets couverts de forêts tranchaient contre l’azur du ciel. Les ors couraient sur les frondaisons, les feuilles se drapaient d’émeraude, la roche, grise à l’ombre, devenait blonde au soleil. Ici ou là, des vignes parfaitement alignées trouaient la parure ensauvagée des flancs. Des terrasses brisaient l’uniformité du paysage. Vieussan était réputé pour ses vins. Merrizan se léchait déjà les babines. Ce soir, à l’oustal, il ferait honneur au sang jailli de la terre en grappes généreuses que l’art des vignerons transformait en élixir. Deux brasses encore et il sortit à son tour.

Il imita son compagnon et laissa le soleil sécher sa peau. Il sentait presque une à une s’évaporer les gouttelettes. Son corps, humide un sablier auparavant, était déjà sec. Il alla à leur fanche et, d’un coffre sous le banc de nage, sortit des vêtements propres, plus élégants que ceux du voyage.

— Tout ça va me manquer.

Cette phrase, émise par Jehan d’un ton trainant, une tempête dans le calme du jour.

— Tout ça quoi ?

— Tout ça, large mouvement de main. Après tout, je n’ai jamais rien connu d’autre. Est-ce que l’aval nous offrira réellement toutes les richesses dont tu parles ?

— Évidemment. Et même bien plus ! Fini les hivers passés à fabriquer nos fanches dans la chaleur étouffante de l’atelier quand dehors règnent le gel, la neige et ce vent glacial descendu du nord. Fini les printemps à faire le tour des villages pour trouver les premiers les meilleurs articles à vendre, perdant santé et talent à convaincre ces péquenots obtus de nous lâcher un peu de leurs trésors. Fini les conseils lénifiants et les admonestations humiliantes de tous ces vieux cons du Cercle des Anciens. Nous allons être libres Jehan. Libres, et riches. Des princes, tu m’entends. Des princes !

— Humpf…

Jehan secoua la tête. Merrizan sentait bien l’inquiétude de son ami, les doutes qui l’assaillaient devant l’ampleur des changements apportés par la perspective de leur vie future. Quand lui rêvait de grands espaces, de plaines et de mers (encore des mots sans réalité, des évocations abstraites pour ces hommes de la vallée), Jehan se satisfaisait des mâchoires de la montagne sur la rivière, de cet horizon bouché. Néanmoins, le défaitisme de son compagnon le rassérénait. Depuis l’enfance, Jehan avait une tendance au pessimisme quand lui se laissait souvent aller à un optimisme dangereux. L’union de leurs deux caractères, aux antipodes l’un de l’autre, créait une sorte d’équilibre, une stabilité qui leur évitait tous les deux de se casser la figure.

— Humpf ? Tu verras ! Quand toutes ces beautés méridionales te tomberont dans les bras, tes atermoiements te paraitront bien ridicules. Allez ! Merrizan prit son ami par l’épaule. Allons à l’oustal. La première tournée est pour moi.

Déambulations… féériques?

Pas de lune ce soir pour faire pâlir les étoiles. Sur la nappe sombre de la nuit s’est brisé un verre et chaque soleil lointain sont autant d’éclats de cristal étincelants. Mes yeux quittent l’univers pour revenir sur Terre. Main Street est noire de monde. Main Street brille des feux féériques nés de l’imagination grandiloquente d’un homme.

Des couples se tiennent la main. Quand certains descendent l’avenue d’un pas flâneur, d’autres restent ébahis devant les vitrines sur éclairées des magasins tirés à quatre épingles. Percées au rez-de-chaussée de façades impeccables, tantôt roses, tantôt bleues, sous le couvert d’une arcade aux fins piliers ou fardées de stores rouges, verts,  elles étalent des figurines à l’effigie des héros de Walt Disney, des vêtements estampillés de grandes oreilles noires ou encore des trésors de verreries représentant le château d’une princesse ou le dragon qui l’y tient recluse.

Des enfants plaquent leurs mains sur le verre. Dans leurs yeux se tissent des constellations avides. Émerveillés, ils marquent les vitres de leurs empreintes avant de courir jusqu’à leurs parents, de s’accrocher à leurs jambes pour réclamer à grands coups d’œillades humides l’une des babioles tant convoitées. Les sacs bombés signalent que, plus d’une fois, leurs géniteurs se sont laissés attendrir. Que valent quelques euros face au bonheur tout mercantile d’un enfant ?

De groupe en groupe déambulent Mickey, Minnie et tous leurs amis. Leur passage sème des sourires qui scintillent sous les lampions des lampadaires. A chaque rencontre, les rires cristallins couvrent la musique triomphale que diffusent des enceintes savamment dissimulées. Tous veulent une photographie avec les héros de leurs dessins animés favoris. Leurs costumes flamboient de bleus, de rouges, de jaunes. Leurs masques souriants et leurs yeux pétillants se penchent au plus près des enfants et se laissent porter par l’enthousiasme enfantin. Les smartphones cyclopéens engloutissent l’instant. D’ailleurs, la joie et l’impatience ne sont pas l’apanage que des bambins. Nombre d’adultes veulent leur souvenir auprès des héros de leur enfance. Ici, sur Main Street, il n’y a plus vraiment de différence entre grands et petits. Est-ce ça, la magie Disney ?

Pour que tout reste parfait, que l’image d’Epinal ne soit pas gâchée par l’inconséquence humaine, les dos courbés d’employés balaient sans cesse les pavés réguliers. Pour un peu, on mangerait par terre.  Les flashs crépitent, les selfies se multiplient sans qu’aucun œil ne tombe sur eux. La machinerie du bonheur doit rester invisible. Et ça fonctionne ! Les visages sont les fusées d’un feu d’artifice réussi. Des garçons se poursuivent, colt en main, chapeau de cow-boy vissé sur la tête, shérifs d’une journée prêts à tout pour faire régner l’ordre dans ce far west de conte de fées. Des filles arborent coquettement des serre-têtes à grandes oreilles noires et à nœud papillon rouge à pois blanc. Les poussettes tirent des ballons où s’affiche tout le bestiaire de Disney. Les parents ont leur poitrine gonflée par la joie de ces instants magiques partagés en famille. Dans la position des corps, dans les fossettes des sourires, dans les yeux incapables de se poser nulle part, avides de tout voir, la joie est partout. Agréable félicité.

Le pas léger, le cœur plein d’allégresse, j’avance vers Central Plaza. Une odeur sucrée flotte dans l’air, savant mélange de pop-corn et de barbe à papa. Mon ventre se met à gargouiller, ma salivation se déchaîne. J’ai faim. Heureusement, j’arrive à la cantine. Comparé à tant de lycéens, j’ai de la chance : elle est super bonne. En entrée, une énorme tomate coupée en lamelles entre lesquelles s’intercalent des tranches de mozzarella, le tout accompagné d’une feuille de basilique délicieusement odorante et d’une généreuse rasade d’huile d’olive ; en plat, une assiette pantagruélique de pâte à la carbonara avec à leur sommet une coquille d’œuf pleine d’un jaune éclatant ; pour le dessert, trois rondelles d’un ananas juteux, promesse d’une régalade exotique.

Mon plateau est agréablement lourd lorsque, debout, je scrute la salle bondée pour m’asseoir. Tiens, là, des gens de ma classe. Je les salue et m’installe à côté d’eux. Une blague fuse. Une seconde de silence puis éclatent les rires. Je n’en peux plus, j’ai trop faim. Sans même laisser à mes yeux le temps de sécher, je plante ma fourchette dans la tomate, l’approche de ma bouche grande ouverte…

Pas de lune ce soir. Pourtant, les étoiles sont pâlichonnes, comme si l’astre absent les couvait malgré tout de son halo blafard. Mes yeux quittent les cieux hésitants pour revenir sur Terre.  Jour d’affluence sur Main Street mais on ne se marche pas dessus. Sur les pavés sales de l’avenue, les chandelles réticentes de l’imagination fatiguée d’un homme jettent des ombres vacillantes.

Des couples filent sur l’avenue. Les mains dans les poches, leur pas est vif, pressé. A leurs visages fermés, on remarque qu’ils ont eu leur comptant d’attraction pour aujourd’hui. Si certains osent un œil sur les vitrines fanées des magasins, ils ne s’arrêtent pas pour autant. Les façades dans lesquelles elles sont percées ne les attirent pas. Les couleurs sont passées, vestiges d’une grandeur oubliée. Les colifichets derrière les vitres n’ont rien d’avenants. Les figurines des héros de Walt Disney tire des mines de dix pas de long quand les vêtements, de guingois sur leur cintre, mériteraient un bon coup de fer à repasser.

Des enfants se tiennent raides devant les magasins. Leurs regards fatigués peinent à se réjouir. Plantés là, ils semblent se plier à une coutume qui les dépasse. Quand l’un d’entre eux se tourne vers ses parents et se permet de réclamer un souvenir, ceux-ci le rabrouent vertement. « On t’a déjà payé Disney, on ne va pas se ruiner pour une babiole sans intérêt ». Alors, les épaules voûtés et le visage bas, l’insolent idéaliste retourne s’accrocher au pantalon de sa mère, ou de son père, et suit le mouvement jusqu’à la sortie. 

Mickey, Minnie, et quelques-uns de leurs amis déambulent. Dès qu’ils s’approchent d’un groupe, des remarques acides les renvoient à leur déambulation infructueuse. Ils tentent, grands benêts muets, de décrocher un sourire chez les enfants, habituellement bon public. Peine perdue. L’un d’eux va même jusqu’à flanquer à Dingo un coup de pied bien senti dans le tibia. Leurs costumes reflètent l’ambiance troublante des lieux. Négligés, comme enfilés à la va-vite, leurs couleurs sont ternes. Rien pour allumer dans l’œil une quelconque émotion. Quant à leur masque, ils affichent une expression contrite. Pas un ne sourit et leurs yeux sont ceux de chiens battus. Plutôt que l’enthousiasme, ils inspirent la pitié. Discrètement, la musique du parc essaie de donner à l’endroit une touche de gaieté. A voir les visages moroses, sans grand succès. Est-ce ça, la magie Disney ?

Je manque glisser sur une plaque brune, visqueuse. Du ketchup. Dans la lumière intermittente, je ne l’ai pas remarqué. En effet, chaque lampadaire compte un, voire deux lampions éteints quand certaines vitrines sont carrément éteintes. Les enseignes clignotent sous les arcades. Des papiers de sandwichs ou des ballons crevés jonchent ici ou là le sol. Il y a bien là-bas, au coin de la rue, un employé muni d’une pince au bout d’un long bras. Mais il est seul face à la cohue et ses gestes montrent qu’il a déjà fait plus que son quota d’heure. David contre Goliath sauf que dans le conte moderne, la fronde ne peut rien contre le géant consumériste.

Le pas lourd, la déception logée dans un coin de mon esprit, j’avance vers Central Plaza. Une odeur boucanée chatouille mes narines. Barbe à papa caramélisée ? Pop-corn oubliés sur le feu ? Je n’arrive pas à la définir, comme je n’arrive pas à choisir si elle me dérange ou non. Cela n’enlève rien à ma faim. Tant mieux, j’arrive à la cantine. Comme tous les lycéens, j’oscille entre chance et malchance. En effet, la qualité des plats servis dépend souvent de l’humeur du cuisinier. L’entrée n’a pas l’air trop mal, tomate mozzarella, simple, sans chichi mais toujours agréable ; le plat de résistance se compose de spaghettis cuite à souhait et d’une part d’omelette hésitant entre le baveux et le sec, agrémenté de bouts verts que j’imagine être de la ciboulette ; des pêches au sirop pour le dessert. Ça va, ç’aurait pu être pire.

Debout sous le ronronnement feutré des conversations, je cherche une place. Tiens, là, je connais l’une des filles assises avec ce groupe. Je les salue, ils me répondent par des banalités jetées sur un ton neutre. C’est de bon augure alors je m’installe à côté d’eux. Pas un mot, ils mangent consciencieusement. Le calme ne me dérange pas. J’ai faim mais pas au point de tailler une bavette. Je pique une rondelle de tomate et un carré de mozza et approche la fourchette de ma bouche ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoile non plus. La nuit est noire, d’un noir plus profond que l’abîme. Mes yeux quittent le monochrome obscur du ciel pour revenir sur Terre. Il n’y a pas grand monde ce soir sur Main Street. Le feu mourant de l’imagination bileuse d’un homme n’arrive pas à illuminer l’avenue. 

Des silhouettes solitaires remontent l’avenue. Elles serrent contre elles les pans de leurs manteaux. Non pour se protéger du froid, il fait doux ce soir, plutôt dans l’espoir de passer inaperçu. Régulièrement, elles relèvent le nez et scrutent les alentours d’un regard tourmenté. Je ne sais pas ce qu’elles voient mais, à chaque fois, ça ne manque pas, elles accélèrent. Chercheraient-elles à fuir quelque chose ? Il est vrai que l’avenue n’est pas très engageante. Les façades des bâtiments témoignent d’un grand relâchement dans leur entretien. La peinture s’écaille en de nombreux endroits, les enseignes sont obstinément éteintes. Quant aux vitrines, la plupart ne sont que des vitres enténébrées, sales de ne pas avoir vu un chiffon depuis des lustres. Les rares magasins encore ouverts ne font pas l’effort de la séduction. A peine éclairés, on ne distingue pas les articles qu’elles se proposent de vendre. Au-dessus d’elles, les stores pendent mollement, leurs bras brisés attendant depuis trop longtemps les outils du réparateur.  

Quelques enfants restent bien sagement près de leurs parents. Leur main crispée dans celle de leur mère ou de leur père, ils cherchent le réconfort de leur présence. La peur suinte des regards qu’ils osent jeter sur les magasins. Pas un seul ne fait de pantomime pour tel ou tel jouet. Bien sage, presque éteint, leurs traits crispés par une angoisse improbable dans un parc d’attraction, ils suivent leurs parents, eux-mêmes clairement nerveux.

Tous ses amis se sont fait la malle on dirait car, entre les âmes esseulées, seul Mickey déambule. Son costume est fatigué. D’ailleurs, je dois m’y reprendre à plusieurs reprises pour me convaincre qu’il s’agit bien de Mickey. Des doigts manquent à l’une de ses mains, son oreille droite tombe mollement sur son œil terne. Un des boutons de sa culotte a disparu et ses chaussures jaunes sont crasseuses. En guise de sourire, une lippe tourmentée. Conséquence : les seuls réactions qu’il obtient sont les cris apeurés des enfants et les jurons et gestes impérieux de parents inquiets. Où est la magie Disney ? 

Je me concentre sur le sol pour ne pas tomber. En plus des pavés disjoints qui s’obstinent à vouloir me faire tomber, des masses non identifiables, plus ou moins grasses, plus ou moins conséquentes, jonchent l’avenue. Un vrai dépotoir. Il n’y a donc personne pour nettoyer le parc ? Je comprends mieux pourquoi il y a si peu de monde. Pourtant, tout le monde aime Disney ? Dans la lumière crépusculaire que dispensent les lampadaires brisés, les lieux sont sinistres. Pas de place au rêve. La saleté des rues, l’alignement des façades aux allures abandonnées, et cette petite musique sortie d’on ne sait où, avec ces accents de violons trop stridents, non, décidément, ce parc d’attraction est un cauchemar. 

Le pas tourmenté, l’estomac noué, j’avance vers Central Plaza. Une odeur de brûlé flotte dans l’air. Une gaufre laissée sous l’appareil depuis des heures ? J’ai les narines retroussées en arrivant à la cantine. Cette odeur m’a coupé l’appétit et cela tombe bien, la nourriture qu’on sert ici n’est pas fameuse. Comme pour tant de lycéens, la cantine ne sert qu’à contenter un besoin physiologique, rien de plus. En entrée, une tomate coupée en rondelle couverte de sel et de poivre ; pour le plat, des coquillettes mille fois trop cuite accompagnées d’une knacki ; et pour le dessert, la touche sucrée, une banane noire. Pas extra, mais comestible.

Plateau en main, j’avance de table en table. Environ deux-cents personnes peuvent s’installer dans le self. Ce soir, à peine dix élèves se partagent l’immense salle, et chacun bien loin des autres. J’hésite. Vais-je m’asseoir à côté de l’un d’eux ou vais-je suivre leur exemple ? Je m’arrête, pose mon plateau sur une table et tire la chaise. De toute façon, à part manger, que puis-je faire de plus ? A la petite cuillère, j’enlève le monticule de sel puis, du bout de la fourchette, je plante une rondelle de tomate. Je l’approche de ma bouche à demi ouverte…

Pas de lune ce soir. Pas d’étoiles non plus. Le ciel n’est qu’un magma de nuages noirs, fuligineux, menaçant à chaque secondes de crever d’une pluie cinglante, d’éclairs furibonds. Mes yeux quittent le grondement céleste pour revenir sur Terre. Main Street est déserte. Main Street est obscurcie par l’imagination malsaine d’un homme.

Sous le regard méprisant des façades délabrées, je descends l’avenue. A chaque pas, mes chaussures butent contre les pavés disjoints. Le visage bas pour éviter la chute, j’observe les bâtiments du coin de l’œil. Les devantures des boutiques sont des gueules béantes plantées des longs crocs acérés de leurs vitrines brisées. Leur intérieur est une tâche de ténèbres avides, un abîme à l’affût de la moindre pitance. Trônent encore sur les étagères disloquées des breloques informes. Dans le vent glacial qui s’insinue partout flottent les lambeaux sales de tee-shirts oubliés, fantômes inquiétants d’une prospérité disparue. Au sol gisent les vestiges moisis de sur-pyjamas que l’on s’arrachait jadis, monstres abandonnés à présent.

D’un toit fendu en deux tombe une tuile. Elle se fracasse sur le sol. Le vacarme est assourdissant. Plus de petite musique pour faire de son séjour un conte de fée. Il ne reste que le vent qui siffle, insidieux, entre les planches disloquées des immeubles affaissés. Les stores déchirés s’agitent comme les oriflammes d’une armée défaite. Les colonnes jonchent le sol et les jolies arcades ne sont plus que des amas de gravats. Les couleurs ont quitté les murs. Seules s’accrochent des coulures verdâtres quand l’enduit n’a pas carrément disparu, laissant apparaître le gris sombre, trempé du béton que masquait un bardage en bois ou en fausses briques. Les fiers lampadaires ne sont plus que des poteaux rouillés, décapités. Les rares encore en place ne jettent plus aucune lumière. Leurs lampions sont des yeux aveugles. Un frisson me remonte des pieds à la tête. Je presse le pas.

Soudain apparait une silhouette. Mon cœur bondit, ma gorge se noue si bien que le cri que je m’apprêtais à lancer y reste coincé. Une sueur froide glisse le long de ma colonne vertébrale. Qui peut bien encore se promener dans cette désolation ? Je relève les yeux et observe les alentours. J’aperçois une deuxième, puis une troisième silhouette. Elles marchent, à petit pas, sans paraitre suivre un quelconque chemin. Je passe plusieurs secondes à les épier. Clairement, elles errent sans rien percevoir de leur environnement. A peine ai-je pensé cela que  l’une d’elle relève la tête, me fixe. Je la reconnais immédiatement : Donald. Enfin, elle lui ressemble mais ne me fait absolument pas le même effet que lorsque je tournais les pages de mon Mickey Parade. Immobile, ses yeux morts ne me lâchent plus. Je la détaille.

Son costume, déchiré par endroit, est maculé de tâches indéfinissables. La patte gauche tombe sur son pied palmé quand le blanc de son plumage a laissé place à un infâme dégradé de gris. Le col de sa veste pendouille et son nœud papillon a disparu. Quant à son visage, son visage ! La colère sur ses traits n’a plus rien de drôle. Son bec jaune, fendu par le milieu, laisse dépasser des crocs effilés, trop nombreux, d’une blancheur anormale dans sa mise répugnante. Un sourire déforme ses traits. Mais il n’a rien d’engageant. Mon estomac se noue quand je vois ses yeux. Un instant plus tôt inerte, ils brillent maintenant d’une lueur malsaine. Sous son béret de marin, ses traits insidieusement cartoonesques sont une sommation. Je ne le comprends que trop tard. Il caquette de sa voix si caractéristique. Des ombres se matérialisent à l’orée de mon champ de vision. La panique afflue dans chacune de mes veines. Un instant paralysé, je vois toutes ces caricatures terrifiantes se rapprocher de moi. Un battement de cil, la peur desserre son étau. Je retrouve subitement le contrôle de mes membres. Sans réfléchir, je prends mes jambes à mon cou.

J’arrive essoufflé à la cantine. Les gestes saccadés par la terreur qui refuse de me quitter, je pose mon plateau sur le passe plat. Mon ventre est crispé. Comme chaque fois, je n’ai pas faim. Comparé à tant de lycéens, je n’ai pas de chance : la cantine est infecte. En guise d’entrée, une espèce de tomate écrasée, sans autre assaisonnement que l’ignoble jus dans lequel elle baigne ; pour le plat, une ridicule assiette de pâtes trop cuites, à peine égouttées, accompagnée d’une microscopique tranche de jambon où le rose a pris la place du blanc ; pour le dessert, une pomme ridée à moitié gâtée. Debout dans la salle à chercher une place, je manque vomir sur mon plateau tant l’odeur des aliments est intenable. Je ne mets pas longtemps à m’installer. Le self est vide. Seul le roulement grinçant du passe plat électrique pour débarrasser les plateaux emplit cette gigantesque pièce froide sous la lumière blanche des néons. Je n’ai pas faim mais je dois manger. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est ainsi. Il le faut. Alors, me pinçant les narines, j’approche un bout de tomate de ma bouche à peine ouverte. La fourchette s’approche, j’ai un haut le cœur, je vais …

Merde, mes draps !

Semonce (Calixte 6)

D’une pichenette, Calixte transforme la fin de sa clope en un voltigeur incandescent. Pas de filet. Gerbe d’étincelles rouges sur le trottoir. Une dernière exhalaison nicotinique puis il referme la fenêtre et pose sa tasse. Dans son armoire Ikéa fatiguée, il tire un futal, une chemise et les enfile. Depuis le mariage raté de sa sœur, il laisse à son corps le soin de défroisser ses vêtements. Ceux de la veille, dont il étale le contenu des poches sur la table basse, il les balance dans la corbeille idoine. Pleine. Il faudra qu’il passe les déposer à madame Ramirez.

Assis à son bureau, il branche son téléphone à son ordinateur portable. Dossier caméra. Les photos de cette nuit. Le cadrage est lamentable, la visibilité quasi nulle. Qu’espérer de mieux d’un vieux smartphone éreinté à force de subir l’inconséquence de son propriétaire ?  Néanmoins, trois clichés sont suffisamment nets pour lui permettre de voir quelque chose. Le corbeau. Enfin, le type avec un masque de corbeau. Une photo avec, deux photos sans. La silhouette d’un homme de haute stature, un mètre quatre-vingt au bas mot, des épaules larges mais le manteau peut tromper l’observateur. En tout cas, il se tient droit. Il a de la prestance, la stature du type sûr de lui et de sa position. Sur l’un des clichés, on le voit de trois quart : mâchoire bien dessinée, carrée, peau tendue sur les os du visage, un sourcil haut et des cheveux sombres impeccablement coiffés. On devine la raie à droite et la mèche à gauche.

Machinalement, Calixte s’allume une clope et la pose sur le tas de mégots approximativement là où se trouve le cendrier. Il continue d’observer les photos, cherche le moindre détail qui pourrait l’orienter. Dans l’obscurité du cimetière, sous la lumière chiche de cette pauvre loupiotte esseulée, il n’arrive pas à distinguer grand-chose. Après dix minutes à se faire saigner les yeux, la conclusion est évidente : peu exploitable.

— Merde !

Il s’enfonce dans son fauteuil, cigarette au bec. Manquer se faire alpaguer par trois golgoths en tenue de carnaval pour au final se retrouver sans rien de probant, quelle chienlit. Il se frotte les yeux du pouce et de l’index, tire une latte, se lève prendre un verre d’eau dans la salle de bain, revient s’asseoir, regarde à nouveau les photos, s’estime finalement vaincu. Ses yeux errent sur le bureau encombré et tombe sur le DVD de la petite sirène. Qu’est-ce que ça fout là ça ? L’avocat, Saint-André, ça lui revient. Sans réfléchir, il l’ouvre. Il sursaute presque. De la boîte tombe une clé USB et des feuilles pliées en quatre. Pas trace d’un disque.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

Il avait bien senti que la présence de ces DVD dans la bibliothèque impeccable de la robe noire avait quelque chose d’étrange. Curieux comme tout bon fouille-merde, il insère la clé dans son ordinateur et déplie les feuilles, deux au total. En haut de la première, un nom : Henri Falsti. S’ensuivent griffonnées à la main tout un tas d’informations. Age, adresse, situation familiale, des comptes rendu de conversation, son emploi du temps du lundi et du jeudi, ses habitudes et ses tics, le noms de sociétés et de banques. Un magma sans queue ni tête. Enfin si, mais dont Calixte n’arrive pas à saisir l’intérêt. Sur l’écran de son PC apparait un fichier. Il clique dessus. Des photos. On y voit un homme, fringuant quiqua, sortir sapé comme un prince d’une boutique ou entrer, survêt et doudoune de marque sur le dos, dans une salle de sport. Sans intérêt. Puis le croustillant arrive. Sur l’écran apparait le même homme mais plus du tout fringuant. Au contraire ! A quatre pattes, ficelé comme un rôti par des ceintures de cuir noir et une boule rouge dans la bouche, une nana derrière lui le tient en laisse. Aux hanches de celle-ci, un godemichet impressionnant, du moins l’imagine-t-il car seule la moitié est visible, les reste se perd en monsieur. Calixte siffle. Son esprit encore lent n’arrive pas à faire tous les liens mais il sent que le mauvais payeur n’est pas qu’un simple avocat d’affaire. Il flaire un truc sans encore pouvoir en définir l’odeur. Intéressant.

On sonne. Fissa, il retire la clé et replie les feuilles. Il les fourre dans les poches arrières de son jean et, pieds nus, cheveux ébouriffés de les avoir maltraité en regardant ses photos, va ouvrir. A peine la porte ouverte qu’une terrible déflagration retentit. Calixte se sent repoussé vers l’arrière. Sa tête heurte violemment le sol. Il bégaie un « bonjour ». Flou. Néant.