La course du temps

Sa mère mourait. Chaque jour, il la voyait dépérir un peu plus. Son corps frêle, allongé sur l’unique lit de leur mansarde, pesait de moins en moins lourd. Quand il la changeait, le matelas usé jusqu’à la corde ne révélait plus aucune empreinte, comme si elle était déjà partie. Son visage, il se le rappelait illuminé de sourires. A présent, il était cadavérique. Matin après matin, il distinguait sous les yeux clos les cernes noires s’élargir et s’assombrir, les joues se creuser, les pommettes affreusement saillir et l’os de la mâchoire se dessiner à travers la peau grise. Ses cheveux, jadis fous, n’étaient plus qu’un tapis d’herbes sèches. Il ne savait pas grand-chose, ne comprenait pas tout. Mais assis sur ce tabouret, face au fantôme qui fut sa mère, il savait et comprenait qu’elle mourait.

Un médecin vint et, pendant de longues minutes, l’ausculta. En retrait, il observa le cœur gonflé d’optimisme chaque geste du praticien. La médecine ne pouvait-elle pas sauver de tout ? Non. Le docteur s’avéra aussi impuissant à la soigner qu’avide de leurs dernières économies, qu’il engloutit sans un remord. Plus compatissant, et sans doute pris de pitié devant sa mine abattue, l’herboriste au bas de leur rue lui offrait tous les jours une poignée de simples pour confectionner une tisane apaisante. Elle n’améliorait pas l’état de sa mère mais cela lui donnait le sentiment de faire quelque chose, à tout le moins de ne pas céder.

Il demandait souvent à qui voulait l’entendre quel mal rongeait sa mère. La plupart du temps, les personnes conservant une part d’humanité tendaient une oreille polie et finissait invariablement par hausser les épaules avec un regard gêné. Certains lui donnaient une pièce, comme si un misérable bout de métal pouvait apaiser sa détresse. D’autres, peut-être moins nantis, assurément moins charitables, se contentaient de lui envoyer une taloche en l’intimant de retourner dans sa Cour des Miracles. Il ne comprenait pas ce qu’ils voulaient dire par là car, malgré toutes ses prières, certes maladroites mais sincères, jamais aucun miracle n’était survenu.

Un jour, alors qu’il trainait les rues en quête de son pain quotidien et de réponses, un homme plus patient que les autres s’arrêta gentiment sur son histoire. Il l’écouta jusqu’au bout, attentif, concerné même, lui posant des questions pour obtenir des précisions. Quand il eût terminé son récit, ce monsieur n’haussa pas les épaules. Au contraire, il prit le temps de réfléchir. Ses yeux fouillèrent l’infini avant de se poser à nouveau sur lui.

— C’est une bien triste histoire que tu viens de me raconter mon petit. Et je crains qu’il n’y ait pas de solution. Tu sais, on ne peut rien faire contre le temps. Pause. Sa course est irrésistible, lâcha-t-il d’un ton docte avant de poursuivre son chemin.

Depuis cette rencontre, il ruminait cette sentence. Le temps, voilà son ennemi, voilà le mal qui, à petit feu, consumait la vie du seul être qui emplissait la sienne, qui lui donnait un début et une fin, un sens, un but. Le temps, voilà celui qui lui dérobait la seule personne qu’il aimait. Et qui l’aimait. Il demanda à l’herboriste s’il existait un remède contre le temps.

— Tu sais gamin, le temps qui passe est le seul mal qui touche tout le monde, puissants et faibles, et contre lequel il n’existe aucune médecine.

Il savait que c’était faux. Il savait qu’on pouvait toujours faire quelque chose. Rien n’était inéluctable. Ne disait-on pas « si on veut, on peut » ? Et lui voulait énormément. Il en était persuadé, sa volonté était telle qu’elle déplacerait des montagnes, qu’elle inverserait le cours des fleuves, qu’elle lui rendrait sa mère. Dans la brume de ce frais matin de printemps, tandis qu’il regardait impuissant sa mère quitter le radeau de la vie, il jura qu’au soir il saurait quoi faire.

Toute la journée, il déambula dans les rues crasses de la ville, demandant conseil à des passants toujours plus indifférents, le méprisant de leurs pas pressés, de leurs regards hautains. Il s’acharna, faisant tourner ses méninges à plein régime, laissant trainer ses yeux partout où l’espoir présageait une réponse, laissant ses oreilles ouïr tout indice pouvant le rapprocher d’une solution.

Le soleil s’habillait de rouge et s’apprêtait à disparaitre derrière les immeubles placides quand il dût se rendre à l’évidence : il n’existait aucun remède à la course du temps. Il leva les yeux au ciel, luttant pour que sa vue ne se troubla pas des larmes brûlant ses paupières. Ce fut ainsi qu’il tomba sur l’horloge du beffroi. Durant des minutes qui parurent des heures, il observa le mouvement des aiguilles. Il pesta contre le monde entier, insulta tous les savants et les passants de ne pas le lui avoir dit. Il existait une solution. Elle était là, au-dessus de ses yeux depuis toujours. Il s’agonit à son tour de ne pas l’avoir trouvée plus tôt.

La nuit était tombée. Crachant dans ses mains pour en améliorer l’adhérence, il entama l’ascension du beffroi. Les pierres étaient lisses et entre elles les interstices étroits, mais sa volonté tendu vers l’horloge lui fit surmonter les écueils. A mesure qu’il s’approchait de son objectif, ses muscles devenaient plus lourds, s’emplissaient des douleurs de l’effort. Il ne renonça pas. Il n’avait pas le droit de renoncer. Les insuffisances de son corps ne pouvaient l’empêcher de sauver sa mère.

Il finit par atteindre l’horloge. La grande aiguille choisit ce moment pour passer par-dessus la petite au sommet du cadran. Un cliquetis se fit entendre, un mécanisme ronronna et un vacarme assourdissant fit trembler la tour. La cloche sonnait minuit.

Ses doigts engourdis par l’acharnement ne lui furent d’aucun secours. Avec une lenteur tragique, il sentit son corps se détacher de la paroi et glisser dans le vide. Il eut à peine le temps de battre des bras que le sol pavé était sous lui.

— Maman !

L’oncle

Un coup de cutter d’une précision chirurgicale sectionne la bande adhésive. Amédée l’applique méticuleusement sur le côté du carton. Aucune boursoufflure ne doit apparaître, pas un pli. Ce doit être net, lisse sous la main. Satisfait, il débouche le marqueur noir et inscrit « chambre » en majuscule. Voici la onzième boîte estampillée « chambre ». Sourire. Que peut-il écrire d’autre ? Trente-deux ans qu’il vit chez ses parents, dans cette pièce de quatorze mètres et soixante-six centimètres carrés dont les murs ont connu les motifs géométriques de son enfance, l’exubérance cartésienne de son adolescence, la sobriété ennuyeuse de sa maturité. Il n’a jamais eu d’autres pièces à meubler, d’autres lieux à investir. Objectivement, il pourrait faire l’économie de l’encre. Mais non. Signer les cartons est un rituel indispensable à la réussite de son projet, un talisman précieux contre le mauvais œil. Ne pas le faire serait mettre en péril… tout !

Dans deux jours, il emménage chez lui, un deux pièces en centre-ville loin de la banlieue pavillonnaire où ses parents ont construit leur chez eux. Deux jours. C’est court et c’est long. Il hésite d’ailleurs sur le terme à employer : déjà ou enfin. Depuis trois semaines, depuis la signature du bail à l’agence, il éprouve ce mélange d’enthousiasme et d’appréhension caractéristique des grands chambardements. Le matin, bouffi des certitudes d’une nuit de sommeil, il voit en l’avenir un horizon radieux, une promesse de félicité et d’aventures stimulantes. La journée de travail passe. Le soir, les doutes l’assaillent, les questions surgissent. Pourquoi claquer un loyer pour se retrouver seul ? Qui prendra soin de lui ? Qu’allait-il faire le soir ? Une assiette de pâtes devant la télé ? Il n’a pas de télé.

— Ce n’est pas Amédée qu’auraient dû choisir Chantal et Patrick, mais Tanguy.

Il entend encore les rires de ses amis lorsque l’un d’entre eux se laissait aller à ce genre de commentaire facile,  des rires de plus en plus gênés à mesure que filait le temps. Il s’était fait à cette pique. Mieux, il en éprouvait une certaine fierté, fierté en berne depuis qu’il avait remarqué l’embarras dans lequel elle plongeait ses parents. Jusque-là, il se sentait bien avec eux. Dans deux jours, il devra se sentir bien avec lui-même. Ç’en était presque vertigineux.

— Te laisse pas aller, s’admoneste-t-il à haute voix.

Il prend un nouveau carton, le déplie, en scotche soigneusement le fond et s’approche d’une étagère. Toutes ses bande-dessinées sont là. Les Astérix, ses premiers amours ; les Lanfeust qui lui permirent de supporter la crasse adolescente ; les Blacksad, sa dernière découverte. Il caresse avec tendresse les couvertures glacées de chaque volume. Il se remémore ses impressions une fois la dernière vignette dévorée et cette pointe de déception de clore une histoire en même temps qu’un livre. Un brin nostalgique, il les glisse dans le carton.

Entre les Gaston et les Thorgal, un intrus, un vieil album photo. Sa mère le lui avait donné la veille de son entrée en seconde.

— Il y a là tous ceux qui ont fait de toi ce que tu es devenu mon grand.

Le ton solennel et le geste grave avec lesquels elle lui avait transmis ce qui n’était pour lui qu’un tas de vieilleries sous pochette plastique lui était passé loin au-dessus de la tête. Il l’avait feuilleté pour lui faire plaisir avant de le remiser là, sans plus y toucher ni même y penser. Aujourd’hui, il le tient entre ses mains avec un certain respect. Pris d’une envie subite, il s’assied sur sa chaise de bureau.

L’album s’ouvre sur une photo de famille. Toutes les générations sont là, dans le jardin. C’était pour ses dix ans. Lui est au centre, au premier plan, encadré par sa mère et son père. Sur les côtés et derrière eux s’aligne la cohorte des oncles et tantes (son père est le deuxième d’une fratrie de cinq, sa mère l’aînée de quatre) et, par conséquent, la horde de cousins.  Il y a aussi ses grands-parents, tous à bouffer les pissenlits par la racine aujourd’hui. Il ne conserve d’eux qu’un vague souvenir, les relations entre ses parents et leurs géniteurs n’ayant jamais été faciles. Certains visages ne lui évoquent rien. Sûrement des amis de l’époque que ses parents s’étaient sentis obligés d’inviter. Lui sourit à pleine dent. Que toute la famille fasse le pied de grue en attendant la sortie du petit oiseau lui était bien égal. Tout ce qui comptait, c’était la Game Boy emprisonnée dans ses mains. Au final, ils auront eu leur image d’Épinal : une famille heureuse et soudée imprimée pour l’éternité sur papier glacé. Lui aura eu sa console. Tout le monde était ravi.

Les pages accompagnent sa croissance. En Pampers sur les genoux de sa grand-mère maternelle, il découvre l’existence de ses mains. Assise chez elle dans le seul fauteuil assez vaste pour accueillir son auguste séant, elle le fixe avec dans le regard un mélange de fascination et de dégoût. Plus loin, culotte courte et chemisette, le tout dans un camaïeu de bleu très seyant dans les années quatre-vingt, ridiculement frêle entre son oncle et son père le jour du baptême d’une de ses cousines. Le premier le regarde de biais, un sourire énigmatique accroché à ses lèvres quand le second fixe intensément l’objectif sans oublier de montrer toutes ses dents.

Amédée passe rapidement les photos de vacances. Son corps écrevisse, conséquence inévitable d’une adolescence passée à se croire si malin que même le soleil n’oserait pas toucher sa peau laiteuse comme l’écume, ses genoux cagneux au-dessous de slips de bain grotesques aux couleurs douloureuses à contempler, ses bras maigrelets et ses lèvres violettes d’être trop longtemps restées dans l’eau glacée de Bretagne, revoir ce lamentable spectacle est tout bonnement au-dessus de ses forces.

Tiens, en voilà un cliché insolite. Un terrain dans la campagne normande en fond, le voilà en footballeur sur une ligne de touche hésitante. Chaussette haute et maillot flottant sur son corps malingre, il grimace sous l’étreinte conjuguée de sa mère et de son oncle. Le tableau reflète parfaitement ses sentiments mitigés vis-à-vis du sport. Il en a fait un an. Un an pour faire plaisir à sa mère. Un an de trop. Jamais il n’a éprouvé la fascination de ses camarades pour les stars du ballon rond alors courir après une balle pour la mettre au fond d’une cage, très bien, rien à redire, mais encore ? Plus que l’ineptie de ce sport, ce furent les douches qui annihilèrent ses maigres efforts pour complaire au désir maternel. Se retrouver nu avec ses coéquipiers, dans des douches à l’hygiène suspecte, crasseuses d’accueillir des corps couverts de boue et d’herbe tandis que flottait dans l’air une odeur de sueur rance mélangée à l’humidité tiède des vestiaires, transformait inévitablement son horreur de l’effort physique en un dégoût corrosif pour son mental fragile. Quel bonheur le jour où son père sut trouver les mots justes pour convaincre sa mère qu’il préférait aux joies viriles d’une claque sur le cul la bichromie mélodieuse d’un clavier de piano.

Sa première partie de pêche ! Le souvenir héroïque de cette épopée s’écrase sur le cliché vieux de plus de vingt ans. Un seul qualificatif lui vient à l’esprit : ridicule. Sourire benêt accroché au bas du visage, le poing sur la hanche gauche et le menton haut, il arbore fièrement son trophée. A l’époque, un espadon aurait fait pâle figure. Aujourd’hui, il se demande comment le minuscule poisson pendant au bout de la ligne avait pu l’enorgueillir à ce point. Son oncle, conciliant, lui ébouriffe malgré tout les cheveux pendant qu’à sa droite, son cousin tire une mine de dix mètres de long, bredouille.

Revoir tous ces visages, les souvenirs qu’ils convoquent lui trifouillent le cœur. Les doigts de l’émotion se resserrent doucement sur sa gorge. Ses yeux le chatouillent. Il ne va pas se mettre à chialer tout de même. Et puis…  merde, pourquoi pas ? Lâcher la bonde de temps à autre ne fait pas de mal. Au contraire, ça prouve que nous sommes humains, ça permet de se rassurer sur notre sensibilité et notre capacité à la laisser s’exprimer. Ça lave aussi la conscience, un peu. Qui a dit qu’un homme ne devait pas pleurer ? Sûrement un handicapé des sentiments. Amédée l’est sur bien des points, mais pas sur celui-là Allez, cinq minutes, après il finit ses cartons…

Arrêt net. Redescente fulgurante. Un truc le chiffonne, gâche ce singulier moment. Il repart du début, repasse les pages de l’album une à une, observe attentivement chaque photographie. Quasiment une sur trois, voici le ratio où apparaît le frère cadet de son père. Ici, il pose la main sur son épaule. Là, il le porte dans ses bras alors qu’il marche depuis longtemps. Toujours un geste, une attention. Et ses yeux ! Ils ne fixent jamais l’objectif mais sont toujours braqués sur lui. Sur celle-ci, Amédée doit avoir neuf ans, il est couvert de boue après une journée VTT dans le Jura. Il y a son cousin et sa cousine à ses côtés. Néanmoins, son oncle n’a d’yeux que pour lui. Sur celle-là, ce devait être à un quelconque repas de famille, Amédée attend le regard brillant l’éclat aveuglant du flash. Thierry, son oncle, se fout complètement de l’appareil. Son bras enserrant ses épaules, il le fixe intensément, avec dans le fond de l’œil quelque chose de … bizarre, aussi bizarre que ses sourires sont énigmatiques. Sur tous les clichés, son oncle arbore ce sourire en équilibre entre la joie affectée et le respect des conventions. Un sourire gênant, voire même perturbant. Amédée n’arrive pas à déterminer si son attitude est bienveillante, ou malsaine.

L’omniprésence de son oncle l’intrigue. Pire, elle le met mal à l’aise. Il a l’impression d’avoir mis le doigt sur quelque chose qu’il n’aurait pas dû deviner et dont les conséquences s’avéreront sûrement encombrantes. Ne plus avoir vu son oncle après ses dix ans accentue son malaise. Pour une raison restée inconnue, ses parents et lui se sont brouillés. Pourtant jusque-là, ils se côtoyaient très régulièrement, presque tous les jours. Son oncle tenait une place très importante dans le cœur de son père et sa mère appréciait particulièrement son humour, drôle sans frayer avec la méchanceté ou la moquerie. Il avait toujours de gentilles attentions envers Amédée, un geste ou un cadeau. Etaient-elles réellement inspirées par la bienveillance ? La vipère du doute s’insinue. Il avait toujours estimé cet oncle qu’il aimait sincèrement, pas comme ses parents, mais pas loin. Un lien unique avait existé entre eux trois et Thierry. Ce lien avait-il été aussi noble, aussi pur que l’avait toujours considéré Amédée ? Plus si sûr car, du jour au lendemain, plus de son, plus d’image. Pschitt ! Disparu le tonton. Un rouage tourne dans son crâne.

Jusqu’à cette séparation — il ne sait pas comment nommer autrement cette brusque rupture. Tiens ! Pourquoi pas rupture ? Bref…— il passait beaucoup de temps avec son oncle. Marié à Josiane, ils avaient une fille et un garçon. A chaque vacance, il passait au moins deux semaines avec eux. Plus âgés que ses cousins, son oncle n’hésitait pas à faire des activités avec lui plutôt qu’avec eux. Une certaine jalousie était née de cette préférence. Ils faisaient du vélo en forêt, visitaient des musées, allaient au cinéma voir les dernières sorties. Il passait de superbes moments en compagnie de son oncle et de sa tante, couple bien plus trépidant que ses parents, au final assez rangés. Puis tout s’était brusquement arrêté, sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Et si…

Ces regards, si insistants, ces sourires à lui spécialement destinés, ces gestes apparemment gentils. Était-ce réellement de l’affection que lui portait son oncle ? Loin de l’image parfaite renvoyée par les photos, Amédée conjecture, échafaude, hypothèse.

Amédée revient sur son trouble. Non, il doit être honnête avec lui-même, sa névrose. Il est tatillon. Sa mère le dit maniaque, ses amis toqué. Les psys sont plus catégoriques. Leur diagnostic : psychorigide Il l’admet, ils ne doivent pas avoir complètement tort. Tout doit être propre comme il dit, c’est-à-dire correspondre à sa conception du comment doivent être les choses. Il est obsédé par la précision et déteste l’à peu près. Non, c’est bien pire, l’approximation l’empêche de respirer. Même s’il a suivi de nombreuses thérapies pour atténuer son penchant rigide, le nombre pi est et restera toujours son pire ennemi. Les personnes affirmant avoir acheté une babiole « une dizaine d’euros » lui inspirent un mépris profond. Il n’aurait pas appris la maîtrise de soi, il les giflerait pour apaiser la tension qu’elles provoquent chez lui et leur arracher le montant exact de la transaction.

Accompagner sa mère le samedi matin au marché est chaque fois une épreuve. Néanmoins, cela vaut mieux que le libre-service d’une grande surface où il n’hésite pas à peser tous les légumes d’un bac pour trouver LA bonne combinaison, celle qui fera apparaître sur l’écran un chiffre rond. Plus d’une fois, d’insouciants et parfaits consommateurs l’avaient lorgné, la moue dédaigneuse, le regard sévère d’assister malgré eux à son manège. Auraient-ils plus de hardiesse ces gens bien sous tous rapports, ils le tanceraient de manipuler ainsi les produits pour des vétilles. Les ignorants !

Le week-end dernier, tandis que sa mère achetait une douzaine d’œufs (tic au coin des lèvres, profonde respiration) à l’étal à côté, il demanda au maraîcher une livre de carottes. Ce dernier enfonça quatre beaux légumes dans un sachet de papier marron et le posa lestement sur le plateau de la balance. L’écran afficha 544 grammes.

— Ça vous va m’sieur ?

« Non, ça ne me va pas, eut-il envie de hurler à la face marquée du commerçant. Une livre, c’est cinq-cents grammes, non ? Alors quand je vous demande une livre de carottes, vous m’en mettez cinq-cents grammes, pas un de plus, pas un de moins. C’est compliqué à comprendre ça ? Ça rentre pas dans votre caboche étroite ? Parce que si non, vos quarante-quatre grammes de surplus, vous pouvez vous les carrer là où semble se trouver le siège de votre entendement ! » Seulement, aucun mot ne put sortir d’entre ses lèvres pincées. Il inspira profondément une fois, deux fois, puis hocha la tête en s’emparant sèchement des vicieuses carottes que lui tendait l’autre avant de les enfouir bien profondément dans le cabas, loin de sa vue, loin de son esprit soudainement fiévreux.

Il remercie les cent soixante-sept heures de psychothérapie. Grâce à un travail de fond sur la réalité de l’approximation, il a appris à l’accepter. Du moins à vivre avec. Enfin, à la tolérer. Un temps certain s’est écoulé pour qu’il s’accommode de cette éventualité admise de tous : si le monde ne va pas toujours dans son sens, ce n’est pas qu’il ne tourne pas rond, mais peut-cela vient-il de lui. Seulement « peut-être », comme une supposition devant une énigme réputée insoluble. Sa tolérance atteint parfois, non, souvent ses limites mais globalement, il ne s’en sort plus si mal. Ses amis peuvent aujourd’hui se moquer de ses tocs sans provoquer de crises. Malgré tout ce travail, ces heures passées dans les cabinets de psys, il n’a jamais su cerner d’où lui venait cette complexion un tantinet inflexible. L’un d’eux avait avancé la possibilité d’un choc émotionnel. Et si…

Non, ce n’est pas possible. Il s’insurge contre la tournure de ses propres pensées. Comment peut-il seulement imaginer ça ? Est-il si tordu pour permettre à ce genre d’idée de germer ? Sa… méticulosité serait-elle le fruit d’un abject événement refoulé au plus profond de lui-même ? Serait-il devenu psychorigide à cause de circonstances dignes des plus sordides faits-divers ? Cet ensevelissement mémoriel serait-il une manière pour son subconscient d’évacuer le stress post-traumatique ? Ce ne serait pas si horrible, il sourirait. Ça remontait à plus de vingt ans ! Périmé depuis belle lurette le post-traumatique.

Amédée regarde à nouveau les photos, les détaille,  les imprime dans sa mémoire. Il n’y a rien de remarquable. Justement ! Et si tous ces signes d’une proximité évidente étaient autre chose ? Non… et si oui ? Il n’en garde aucun souvenir. C’est impossible ! On ne peut pas oublier un truc pareil ! Il se creuse la tête, chamboule ses méninges. Le néant. Jusque-là, jamais il n’avait soupçonné ça. Comment une personne saine d’esprit le pourrait ? Tout de suite cependant, ce semble une explication plausible, d’autant plus valable qu’il est notoire que certaines personnes victimes d’un tel traumatisme s’enferme dans le déni, un déni inconscient et salutaire qui ne cède que des années, des décennies après.

La séparation entre son oncle et ses parents a été soudaine, comme si une vérité insoutenable avait éclaté mais que les liens du sang, si forts, auraient empêché de jeter sur la place publique. Se seraient-ils disputés à cause de lui ? Plus précisément à cause de ce qu’il aurait subi et que sa mémoire a enfoui au plus profond de son être pour continuer de vivre ? Son oncle, cet homme apparemment si généreux et attentif aux autres, un ignoble satyre, un immonde pédophile ? Le mot est lâché. Il perplexité. Il vertige. Des minutes et des heures. Angoisse.

La porte claque. Sursaut. Amédée se dresse sur ses jambes flageolantes. Son visage est agité de tics, ses épaules de tressautements incoercibles. Les jointures de ses doigts sont blanches de toujours serrer l’album. Il n’y tient plus, ses questions exigent des réponses. Il quitte sa chambre et dévale l’escalier. Sa mère rentre du boulot. Elle dépose les clés dans le pot prévu à cet effet quand il déboule dans l’entrée.

— Bonjour mon chéri, le salue-t-elle en ôtant son manteau. Les cartons avancent ?

Il veut lui répondre mais se rend compte qu’il est en apnée. Il prend une grande inspiration et lui tend l’album. Elle le regarde, ses yeux deux points d’interrogation. Il l’agite sous son nez.

— Regarde.

Elle connaît son fils et de le voir si agité, elle obtempère sans chercher à comprendre. Elle tourne les pages, jette un œil distrait sur les photos.

— C’est l’album que je t’ai donné il y a longtemps, constate-t-elle, toujours aussi perdue. Je me souviens avoir mis du temps à choisir les photos. Tu l’as retrouvé en faisant tes cartons ?

— Oui. Il s’agace. Regarde bien, s’il te plaît.

Elle obéit de nouveau. Cette fois-ci, elle observe attentivement chaque cliché pour laisser les détails s’imprimer sur sa rétine. Les minutes passent.

— Rien ne te choque ? La questionne-t-il nerveusement.

Elle ouvre de grands yeux, complètement déroutée. Inquiète aussi, remarque Amédée. Il la rassure.

— Non maman, je ne fais pas une crise. Son corps crie le contraire.  Mais regarde.

Il lui arrache l’album des mains. De l’index, il lui désigne toutes les photos où apparaît son oncle.

— Il y en a plein, lui fait-il remarquer. Regarde ses gestes, son regard. Vois maman !

Elle suit son doigt. Elle ne peut pas ne pas voir. Elle pâlit. Il sent le malaise s’insinuer en elle. Il la jugerait même fébrile.

— Pourquoi se comporte-t-il comme ça ? Amédée insiste. Pourquoi me regarde-t-il de cette manière-là ?

Dix, peut-être quinze secondes. Pas de réponse.

— Pourquoi vous êtes-vous brouillés papa et toi avec Thierry ?

A nouveau, le silence.

— Maman ! La presse-t-il d’un ton véhément. C’est quoi cette histoire ? Il y a un truc, c’est ça ? Ce n’est pas possible de couper les ponts si brusquement sans une raison valable. Il doit forcément y avoir un lien entre ces photos et votre dispute.

— C’était il y a longtemps Amédée. Je ne me souviens plus vraiment. Des histoires de grands, voilà tout.

Voilà tout . Voilà tout ! Voilà rien du tout oui ! Amédée voudrait hurler.

— Non maman, ça ne suffit pas. Réponds-moi.

Sa mère pose une main sur la console. Son bras tremble. Il le sent, il le sait. Cette faiblesse est un aveu. Sa mère, par ce simple geste, confirme ses déductions.  La vérité, la terrible vérité lui explose au visage. Jusqu’aujourd’hui, jusqu’à ce qu’il décide de quitter le nid, jamais il n’avait cherché à la savoir pour la bonne et simple raison qu’il ne la concevait même pas. La conçoit-il vraiment à ce moment précis ? Impossible. Il s’apprête à prendre son envol et l’implacable vérité assassine l’esquisse de son premier battement d’ailes. Toutes ces années à ne pas être comme les autres, à être la cible de moqueries et d’injures, à subir les mauvais tours des cruels, à supporter le regard peu amène des gens sur sa manière d’être, sur son originalité, les heures douloureuses passées en introspection à se remettre profondément en cause, seul ou en thérapie, à creuser son être pour en trouver la substance, la cause, à se questionner sur son humanité même, toutes ses souffrances, provoquées par la dépravation d’un homme qu’il portait jusque-là aux nues. L’idole se casse la gueule, sa vie aussi.

Le silence de sa mère est la plus bruyante  des confirmations. Ses monstrueuses réflexions de l’après-midi deviennent subitement l’amère, non, l’infâme réalité. Les actes de son oncle, des abominations inqualifiables, l’origine de ses obsessions, de ses tics, de ses troubles psychiques. Tout se bouscule dans sa tête. L’abîme s’ouvre devant ses pieds. Pour autant, le silence ne suffit pas. Il veut faire un pas, choir dans l’obscurité de l’irréfutable, tomber sans fin. Même si elle le tue, il veut l’entendre.

— Maman, que s’est-il passé ? Pourquoi Thierry se comporte ainsi envers moi ? Pourquoi vous êtes-vous disputés ?

Elle se redresse et le fixe. Longtemps, trop longtemps. Pétrifié dans une soudaine immobilité, sa poitrine l’opprime. Il ne peut plus respirer. Une larme roule sur la joue de sa mère. Il a raison. Il a toujours raison. Il se déteste. Il les déteste. Elle inspire profondément.

— C’est ton père.

Les Géants

Assis sur un rocher au bord d’une rivière, un grand-père fume sa cigarette. Une Gitane. Brune. L’enfant à ses côtés lance des cailloux dans l’eau. Plouf,  et les cercles concentriques se déforment dans le courant. L’air est tiède, l’atmosphère claire. Fin d’après-midi sur les bords de l’Orb.

De la berge, on doit lever les yeux pour les apercevoir. Au détour d’un énorme rocher, sur la cime des collines, hautes au-dessus du cours d’eau et se détachant contre le ciel uniformément bleu, pastel, ils jaillissent. Leurs squelettes métalliques jettent des ombres géométriques sur les frondaisons vertes d’arbres aux essences inconnues. Les rayons déclinants du soleil jouent dans les pleins et les vides de leurs carcasses. Enfermées dans leurs mains énormes, deux épaisses cordes, interminables, relient l’est à l’ouest.

Ils sont quatre à se dresser au sommet de la montagne, indifférents aux derniers canoës qui descendent la rivière, aux voitures qui serpentent sur la route sinueuse de la vallée. Impassibles sous la canicule ou l’intempérie, ils se tiennent droit comme des « i ». Ils sont fiers que leurs têtes caressent le ciel et serein de former une cordée inébranlable. Par leur vigie infinie, le jour vient après la nuit.

Quand arrivent les derniers éclats de la nuit, les géants sont à leur poste. Ils assurent leur prise sur les cordes et les tendent. Éveillé par la traction, le soleil ouvre un œil. Aube. L’Orient s’enflamme. Pourtant, sur le bord du monde, il semble hésiter, ne rien vouloir faire d’autre que d’observer la nature encore engourdie. Son regard tombe alors sur les cordes des géants. Elles tracent un chemin. Il a oublié la veille et, sa curiosité piquée au vif,  décide de les suivre. Il caracole dans le firmament à présent incandescent, si loin au-dessus de nos têtes. Ses yeux se posent sur les humains agités par leurs affaires, ses rayons abreuvent les plantes avides de ses caresses, miroitent sur les eaux vagabondes de la rivière. A son zénith, il dévore le ciel, écrase la vie de sa chaleur triomphante. Puis, fatigué par l’ascension, il s’étiole lentement. Lorsqu’il effleure l’occident, en une ultime espièglerie chromatique, il décline ses rouges et ses ors pour finalement disparaître derrière l’horizon. Crépuscule.

La nuit, tout change. La Terre réclame du repos.  Les pieds des géants se détachent de la roche. Leur procession nocturne commence. A pas immenses, ils tirent leurs cordes vers l’ouest et halent dans leur sillage le voile de la nuit. Sur les champs desséchés, sur les chemins brûlants et les maisons calfeutrées, ils déploient un ciel noir constellé d’étoiles dans lequel luit l’œil unique de la lune. Ils apportent la fraîcheur de la nuit sur le monde brûlé. La Terre s’apaise et prend enfin une grande inspiration.

Si l’on écarte le murmure de la rivière, on peut discerner l’écho métallique des pas de ces infatigables marcheurs. Leur souffle puissant apporte une brise légère dans les feuilles des arbres assoupis. Dans les instants qui précèdent l’aurore, quand ce sont tus les grives et que les coqs s’apprêtent à déchirer l’air de leur chant, les géants reprennent leur place, immobile dans l’air frais, et tendent à nouveau leurs cordes. La puissance de leur geste les fait vibrer. S’échappent d’elles en gouttelettes innombrables toute l’humidité accumulée pendant la nuit, couvrant la Terre de rosée, lui offrant de boire une dernière fois la fraîcheur de la nuit avant que ne revienne l’ardeur du soleil.

— Sans les géants perchés au sommet de la montagne, affirme le grand-père, le monde ne tournerait pas aussi rond.

Elle est jolie papy ton histoire. Mais ce ne sont pas des géants, seulement de bêtes pylônes électriques.

— Peut-être… Pourtant, le jour succède toujours à la nuit.