(Dé) Compte de fée

La coccinelle terminait de cliqueter son message. Tide se concentrait pour comprendre ce que l’insecte rouge, âgé de sept ans, essayait de lui dire. Les coccinelles étaient utilisées par les fées afin de transmettre les messages, de maintenir un lien entre elles toutes, éparpillées aux quatre coins de la ville. Hélas, leur mode de communication restait assez rudimentaire, fait de cliquetis secs et de lapements suintants. Elle le fit répéter plusieurs fois. Quand la certitude d’avoir pleinement saisi le message que Line, la reine des fées, voulait lui transmettre fut acquise, elle renvoya la bestiole.

Cette nuit, un conclave se tiendrait rue Armand Carrel, sur le trottoir de la supérette. Un lieu idéal car toujours couvert d’immenses cartons capables de toutes les accueillir. Il était rare que la reine convoque un conclave, une réunion de toutes les fées de la ville. Depuis sa naissance, il y a de cela un peu plus de soixante-dix, Tide n’avait pris part qu’une seule fois à un conclave et sa mère, paix à ses ailes, n’en avait jamais connue auparavant. Excitée par cette nouvelle extraordinaire, Tide rejoignit ses amis, Cale et Lure, pour jaser sur l’événement.

Elles aussi avaient reçu la visite d’une coccinelle et comme Tide, leurs ailes frémissaient d’excitation. Tant de questions traversaient leurs petits cerveaux : Quel serait le sujet du conclave ? Quelles fées seraient absentes ? Y avait-il un problème, si grave qu’il nécessitait la tenue d’un conclave ? Elles passèrent l’après-midi et le début de soirée chez Cale, un nid douillet dans les combles d’un immeuble de l’avenue Alsace Lorraine qu’elle avait conquis aux pigeons. Peut-être était-ce le thème du conclave, les pigeons ?

Ces idiots d’oiseaux ne cessaient d’essayer de faire des fées leur repas. Pas plus grandes que des figurines Légo©, elles étaient aux yeux de ces idiots volatiles un met de choix. Heureusement pour elles, malheureusement pour eux, la nature les avait dotées d’un moyen de défense mortellement efficace : l’électricité. En effet, elles avaient la capacité de concentrer l’influx électrique de leur corps entre leurs mains et ainsi envoyer une décharge à qui leur cherchaient des noises. Plus d’un pigeon finit rôti pour leur audace et les humains se demandaient toujours pourquoi des oiseaux cuits à cœur tombaient des toits. Sûrement un nouveau piège de la mairie, concluaient-ils en tâtant du bout de leur chaussure le cadavre encore fumant.

Les humains étaient considérés par les fées à peu près comme les pigeons. Elles passaient leur temps à se moquer de ces industrieux animaux qui cherchaient par tous les moyens à occuper le peu de temps qu’ils passaient sur Terre et surtout, à laisser une trace de ce bref passage. Pour une fée, qui pouvait vivre largement plus de deux-cents ans, un humain n’était qu’une étincelle qui éclairait furtivement la nuit dont elles étaient les reines.

Car elles ne vivaient au grand jour que la nuit. Elles avaient appris à se méfier des humains. Si actifs le jour, ils les prenaient pour de vils insectes, au même titre que les mouches ou les cloportes, et ils s’acharnaient à les écraser avec leurs gros doigts tandis que leur progéniture s’amusait à leur arracher les ailes. Contre eux, pas de défense possible. En effet, leur électricité n’était pour les humains qu’une châtaigne désagréable, une piqûre de guêpe, rien de  létal.

Mais si elles se moquaient des humains en général, sur des sujets divers et variés, il y en avait un avec lequel elles ne plaisantaient pas : les humains mâles. En effet, les fées n’étaient que des femmes. Il n’existait pas de fée mâle. Et c’était bien le plus douloureux car, pour se reproduire, mais aussi et surtout pour passer du bon temps, les fées devaient s’accoupler. Durant leur ovulation, une semaine tous les trois mois à partir de leurs vingt ans, elles développaient l’étrange pouvoir de se métamorphoser. Leurs ailes fusionnaient alors avec la peau de leur dos et elles grandissaient jusqu’à acquérir la silhouette d’une petite femelle humaine. Elles devenaient de sublimes créatures, aux charmes envoûtants, libidineuses à souhait.

Lorsque ce moment venait, elles éprouvaient une excitation incoercible et se mettaient en quête du plus beau spécimen. Elles devenaient des chasseresses impitoyables. Les hommes, leurs proies. Elles chassaient en meute ou en solitaire, se lançaient des défis, cancanaient sur les conquêtes de celle-ci ou de celle-là, vantaient leurs prouesses sexuelles et dénigraient celles des autres. Elles aimaient jouir et rire. Le sexe était d’ailleurs le sujet de conversation préféré de ces petites bêtes lubriques. En attendant le début du conclave, les trois copines ne cessèrent de se rengorger de leurs aventures respectives.

Pour satisfaire leurs besoins, dictés par l’instinct de perpétuation de l’espèce, et leurs envies, dictées par leur imagination, les fées passaient de longues heures à survoler les rues, les yeux aux aguets, à la recherche du mâle qui leur plairait le plus. Quand elle le trouvait, alors seulement elles se transformaient et jetaient le grappin sur leur victime. Pris dans les rets de leur beauté fascinante, ces pauvres hommes n’avaient plus la possibilité de s’échapper. Néanmoins, l’assouvissement de leur libido était facilitée par les nombreux vices dont étaient pétris  les humains: alcool, drogue, rêves, espoir, solitude, déprime, etc.  

Ainsi, il n’était pas rare qu’un humain particulièrement aviné le soir ne se réveille au matin avec la sensation d’avoir passé la nuit avec un ange. La dernière prise de Tide, il y a de cela un mois, faisait partie de cette catégorie. Elle l’avait repéré peu avant l’aube alors qu’il sortait d’un de ces établissements où les humains buvaient et dansaient. Il était beau malgré ses traits tirés d’alcool et de fatigue. Alors qu’il titubait pour rentrer chez lui, elle se métamorphosa et lui prêta une épaule secourable. Malgré sa vue basse, l’homme reconnut chez elle une rare beauté. Le désir que cela engendra chez lui permit à Tide de satisfaire ses pulsions cyclopéennes.

Les multiples orgasmes que lui procura cette nuit de débauche échevelée l’avait rassasié et lui permettaient de tenir jusqu’à la prochaine ovulation. Elle avait eu l’espoir de tomber enceinte mais comme depuis cinquante ans, depuis ses premiers émois, son ventre était resté désespérément plat et vide.  « Tant pis, s’était-elle consolée, ce sera pour la prochaine fois. »

A caqueter à bâtons rompus, le temps fila et l’heure vint pour les trois copines de se rendre au conclave. Les ailes frémissantes et leurs joues rosies par l’exaltation, elles arrivèrent devant la supérette. Un gigantesque carton servait d’amphithéâtre pour l’assemblée des fées. On y entrait par le côté et plusieurs bougies offraient une lumière abondante. Des morceaux de polystyrènes, des pots à yaourt, des boites de conserve faisaient office de bancs. Au centre, sur l’estrade d’une boîte de rillettes, leur reine à toutes, Line, se tenait debout au milieu de ses sujettes bourdonnantes. En tant que reine, elle était la maîtresse de cérémonie. Elle tentait de sa voix fluette de couvrir le brouhaha des commérages. Tide et ses amis s’installèrent sur une boite d’allumettes vide. En attendant que le calme s’impose, elles zyeutèrent leurs congénères, commentèrent la couleur de leurs tuniques, la longueur de leurs cheveux, moquant les vieilles fées persuadées d’être encore attirantes et invectivant les plus jeunes aux appâts plus fermes. Sans s’en rendre compte, elles participaient activement au joyeux capharnaüm qui régnait dans le cartons et que tentait en vain d’endiguer leur reine.
Les minutes s’écoulèrent. Les retardataires finirent par arriver. Dès lors, de groupes de fées en groupes de fées, le silence se généralisa tandis que s’éteignaient les ultimes conversations. Line toussota.

— Mes chères compagnes, merci d’avoir répondu à mon appel. Sa voix s’affermit à chaque mot. Je déclare le conclave féérique ouvert ! 

Un tonnerre d’applaudissements noya la reine. Elle rougit. Après une minute d’ovation, elle leva les mains au ciel pour réclamer silence et attention.

— Si j’ai réuni un conclave, fait exceptionnel, rare, c’est qu’il y a urgence. Un problème touche lourdement notre espèce. Le ton de Line devint grave. Qu’importe les sacrifices et les difficultés que cela demandera, il faut le résoudre. Il y a trente ans, ce carton n’aurait pas suffi à accueillir l’ensemble du peuple des fées. Aujourd’hui, nos rangs sont clairsemés. Beaucoup d’entre nous nous ont quittées sans qu’une, ou plusieurs héritières ne prennent leur place. Nous vivons des heures graves. Une crise. Sa raison d’être : la chute de la natalité féérique !

Un silence lourd suivit cette déclaration. Aucune fée, ou presque, n’avait imaginé un tel sujet pour un conclave. Aucune d’elles d’ailleurs n’avaient remarqué cette chute démographique et, pour tout dire, aucune d’entre elles ne s’en préoccupaient. Les fées étaient des créatures individualistes, narcissiques. Elles ne pensaient qu’à leurs besoins, leurs désirs et leurs plaisirs, sans se soucier du reste. Elles vivaient leur vie et s’imaginaient que toutes les fées en faisaient autant. Mais Line était leur reine et qu’elle s’aperçoive de ce phénomène justifiait pleinement son rang. Tide leva la main.

— Oui fée Tide, qu’avez-vous à dire ? La monarque l’invita d’un geste aimable à se lever et à s’exprimer.

— Merci reine-fée Line. Ce dont tu parles semble grave et pourtant aucune d’entre nous ne s’en est rendu compte. Notre vie n’a pas changé, nos habitudes sont les mêmes et les hommes ne manquent pas. Pourquoi t’alarmes-tu ? Ce n’est qu’une mauvaise passe, un mauvais moment à passer.

— C’est ce que je croyais au début et c’est pour ça que je ne vous réunis que maintenant. A discuter avec vous toutes, à voir de moins en moins de ventres arrondis et de plus en plus de maisons vides, je me suis rendu compte que si nous ne faisions rien, nous finirions par disparaitre.

Ce dernier mot résonna contre les parois de carton. Une rumeur indignée traversa l’assemblée. Quelques cris outrés s’envolèrent jusqu’au plafond.

— Que faire notre reine ?

Cette question trahissait l’angoisse de tout un peuple et fusa à plusieurs reprises au-dessus de l’aréopage choqué. La reine mit plusieurs minutes à ramener le calme. Lorsque celui-ci fut à peu près rétabli, elle prit à nouveau la parole.

— Ce que je viens d’annoncer ne doit pas être un noir constat mais le départ d’une nouvelle apogée du peuple féérique. Il existe de nombreuses solutions, et nous les trouverons ensemble. Mais avant de les chercher, penchons-nous sur un point essentiel : quelles sont les entraves à notre natalité ?

Une fée loin dans le fond leva une main timide.

— Oui fée Raille, le conclave t’écoute.

— J’ai remarqué que les humains mâles utilisent un morceau de plastique lorsqu’ils couchent avec nous. Des dizaines de petites têtes hochèrent vigoureusement.  Même ivre, ils se l’installent sur le sexe, du gland aux testicules, avant de nous pénétrer. Ils me disent toujours qu’ils ne me connaissent pas suffisamment pour le faire sans et que ça les protège des maladies, comme le…

— SIDA ! S’exclama Brile.

— Oui, c’est ça, le SIDA, poursuivit Raille. Par peur de cette maladie, leur semence se retrouve prisonnière du plastique et finit à la poubelle plutôt que dans nos ventres. Ça ne doit pas aider à faire des enfants, conclut-elle en se rasseyant sous les applaudissements de ses semblables.

— Mes chères fées, intervint la reine. Il faut donc, pour enfanter, que vous réussissiez à ôter ce morceau de plastique pour recevoir la semence. C’est déjà une première piste. D’autres interventions ?

Le brouhaha reprit. Fait de questions et de commentaires. Une autre fée leva la main.

— Oui fée Stain, nous t’écoutons.

— Eh bien voilà ma reine, je trouve qu’il y a de plus en plus de mâles humains qui ne veulent pas coucher avec nous le premier soir. Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois. Ils disent ne pas pouvoir coucher avec une fille s’ils n’ont pas fait sa connaissance avant. Ils disent vouloir des sentiments. Il n’y a pas si longtemps, n’importe quel mâle humain profitait sans broncher du bon temps qu’on daignait lui offrir. Maintenant, ils veulent des relations sérieuses. Ils sont de plus en plus coincés, pas vrai les filles ?

Des « oui » et des « c’est bien vrai ça » fusèrent par dizaines. Le conclave se poursuivit ainsi jusqu’à ce que le ciel nocturne s’éclaircisse en aube. Chaque fée mit sa pierre à l’édifice, se moquant de ces humains pudibonds ou hypocondriaques, du puritanisme qui petit à petit recouvrait l’ardeur de leurs élans, de la timidité inappropriée dont il faisait preuve lorsqu’une jolie fée forçait le passage vers leur lit. Echauffée par le thème du conclave, surexcitée par les interventions des unes et des autres, l’assemblée eut du mal à entendre la synthèse de leur reine.

A peine conclut-elle son laïus par un énergique « Allez les filles, faut se mettre au boulot. Pondez ! Pondez ! Pondez », repris en chœur par toutes les fées, que le ciel leur tomba dessus.

****************

Comme chaque matin, Georges Hersatz suivait l’avancée du camion-balai en aspergeant d’un jet d’eau à haute pression les trottoirs sales de la ville. Il prenait soin de décoller chewing-gums et mégots afin de rendre un peu de lustre aux rues encore endormies. Dans ce fastidieux labeur, Georges se trouvait toujours quelques raisons de fantaisie. Une cause à son zèle éphémère. Il aimait par exemple viser les chats ou détruire les lits de cartons laissés là par quelques clochards partis uriner. Arrivé à proximité de la supérette, rue Armand Carrel, Georges avisa un carton de belle taille. Une cible parfaite. Comme on tient un fusil mitrailleur, il dirigea sur lui son jet puissant. Il remarqua, dégoûté, qu’une horde de nuisible avait élu domicile à l’intérieur. Il noya méticuleusement toute cette vermine avant de les expédier vers le caniveau, puis l’égout. Fier de son œuvre, il bomba le torse.

— Un bon coup de Karcher© et le monde devient plus féérique.

Rive droite, rive gauche

En même temps que cette matinée pourrie, la porte de l’hôtel se referme derrière-elle. Ses baskets foulent le pavé. Ses mains cherchent dans sa veste, en sortent un imbroglio de fil blanc que ses doigts démêlent avec l’aisance de l’habitude. Elle branche le micro-jack à son téléphone et s’enfonce les écouteurs dans les oreilles. Elle déverrouille l’écran. Message. Cindy : « Elle devrait te plaire ». Laura connaît sa pote. Elle n’a pas le brevet mais de la suite dans les idées. A coup sûr, encore un de ses trucs pour l’empêcher de tourner en rond. Tu parles cinq minutes avec elle et se débloquent les nœuds que t’as dans la tête. Laura en a trop en ce moment : questions à la con aux réponses impossibles, ses espoirs en berne et des doutes comme autant d’oursins à te faire saigner la confiance. Qu’a-t-elle encore trouvé pour la faire cogiter droit ? Laura hésite, touche le lien. La musique se lance. La bulle se crée.

Dans les rues, sur les places, des façades à colombages proprettes, entretenue avec le soin d’une ville qui plaît à se montrer. Ses habitants sont à son image. Les piétons, badaud flâneur ou travailleur pressé, sortent des pages de catalogues. Guindés chics ou faussement décontractés, il n’y a pas de fautes de goût, seulement l’éventail des styles des classes supérieures et des envieux qui cherchent à leur ressembler. Les premiers se sapent aux Galeries Lafayette, les seconds à H et M, mais tous convergent vers la même chose, le fric, avec une plus ou moins forte dose d’éthique selon s’ils assument, ou non, leur capital.

« Disposé à être tutoyé par toute institution ; institution méprise et déplore ton élocution ».

Un écho. La rime fait mouche. Qu’est-ce qui la distingue de ces gens? Ce matin, face aux deux vieux sirotant leur thé l’auriculaire dressé, le verbe. Tout de suite, très clairement, les fringues. Laura cherche le confortable, le pratique quand tous ces pèlerins font de leur apparence l’expression de leurs idées, de leur manière d’appréhender le monde. Rue du Gros, son style l’éloigne de tous les autres, un îlet au milieu d’une mer placide et grise. Ne sont-ce pas des regards condescendants qu’ils jettent sur elle ? Ne sourient-ils pas en coin ? Pouah ! Qu’est-ce qu’elle en a à foutre ? Ça la met en rogne de leur prêter attention, d’un instant vouloir se fondre dans leurs normes. Elle lève les yeux. Les toits semblent se rejoindre là-haut, entre le ciel et les pavés. La rue soudain parait plus étroite. Leurs fenêtres posées sur elle comme autant de regards moqueurs, les façades la rapetissent, l’écrasent.

Laura accélère le pas, tourne à gauche rue Jeanne d’Arc. Pierres de taille sévères, hautes fenêtres sur cinq étages, balcons à fer forgés, les façades conçues par un Haussmann de province insistent. Le paysage lui colle aux yeux, à la peau. Tout est décalé. Ses vêtements, ses mots, ses repères. Ici, rien n’est pareil à là-bas, de son côté de la Seine. Deux mois qu’elle bosse sur cette rive, la droite. Deux mois que ça fermente. Aujourd’hui, ça bout.  Faut que ça change, conclut-elle en posant le pied sur la première marche de l’escalator. Au rythme de la mécanique, la bouche de métro avale inexorablement son paraitre singulier. Au-dessus, les dentelles austères du palais de justice posent sur elle le regard des lois, de leurs lois, comme pour rappeler aux voyageurs qui tient les rênes.

Sous terre, tout change. Les murs pavés, gris uniforme, le courant d’air, nauséabond, tout est lisse. Sur le quai, l’attente et rien d’autre. Tout le monde tend à aller où il désire, chez lui, chez un autre, au travail ou nulle part. Un seul dessein : arriver. Sapé ou non, châtié ou argotique, tu montes dans la rame et elle te brinquebale jusque ailleurs.

« On a les même os, le même langage, le même sang mais t’oublies un détail ; l’genre d’accent avec lequel tu finis tes phrases ».

Le tunnel siffle. Le métro arrive. Les portes s’ouvrent. Elle s’engouffre dans le tube comme on plonge dans une rivière familière. La machine s’élance. Une station. Puis l’air libre, le pont. En dessous, la Seine marron-verte, frontière aqueuse entre deux rives, entre deux mondes. Passé cette faille, cette blessure au cœur de la ville, le béton remplace la pierre, la brique rouge, les colombages. Rive gauche tout est neuf. Enfin, du neuf précipité de la Reconstruction.

Station Saint-Sever, la population change. Sur les peaux, sur les vêtements, des cheveux aux ongles, la couleur embarque. Ici, c’est bigarré, c’est vivant. Les blancs-becs de rive-droite ne se hasardent pas au-delà. Les bourges ça n’aime pas ne pas maîtriser les codes. Ici, ils disent un mot, ils sont grillés. Ici, ils ne tiennent plus le haut du pavé, ils ne sont plus qu’une molécule dans un corps plus grand, sans prise sur rien. Ici, on se mélange, on voit de tout sans se regarder.

«  Tes parents se sont dits, l’école change les nantis ; Mais leur enfant grandit, veut parler comme un bandit ; C’est une règle sociale, on s’adapte à notre monde ».

Les gosses de riches qui osent aller plus loin se donnent mauvais genre. Elle les grille direct dans la rame bondée. Ils viennent chercher là le frisson de l’inconnu, se tailler une réputation de durs auprès de leurs semblables. Du shit aussi. Sur leurs lèvres, elle lit leurs phrases, leur verbe. Ok ya de l’argot, des mots sortis de cités, mais la diction est trop propre. Ils articulent les mots quand faut les bouffer. A l’oreille, ça sonne creux. Des acteurs. Des morveux venus s’encanailler jusqu’à ce que leur raison social les rattrape. Alors, eux deviendront avocats ou ingénieurs quand leurs potes du quartier galéreront à faire accepter leur CV. Un nom pas d’ici, un prénom de série américaine et ta candidature passe à la trappe. Trop connoté se disent les boîtes bien françaises.

Sans crier gare surgit alors cette remarque : comme elle. Dans son taf, auprès de son directeur, de ses collègues, des clients, ne cherche-t-elle pas à s’adapter à « l’autre monde » ? A correspondre aux codes de ces types dont elle se moque ?  Sa manière de parler aux clients, ses efforts pour masquer son accent banlieusard, garder le dos droit et se contraindre à porter ces ballerines inconfortables et puantes. Elle aussi joue un rôle taillé pour quelqu’un d’autre. Vaut-elle mieux que tous ces blancs-becs ? Le couperet tombe. Non.

« Si tu es de ceux qui ont grandi dans le gris des tours ; L’oreille bien trop remplie de l’argot qui s’écoule ; Tu auras tendance à être moins à l’aise en centre-ville ; Que dans le quartier sensible où ta jeunesse a grandi tranquille ».

Saint-Etienne du Rouvray. Parc Gracchus Babeuf. Terminus pour elle. Elle marche quoi, dix minutes ? et arrive chez elle. Laura lève les yeux.

Sur quinze étages, l’immeuble part à l’assaut du bleu du ciel. De l’autre côté du pont, les cages à lapins sont d’anciens hôtels particuliers. De ce côté-ci, des tas de bétons coulés à la va-vite.

«  En vrai, ils n’ont pas de mérite d’être né là où ils sont nés ; Mais ils ont le passeport dans la guerre du langage français ».

De guerre lasse

Ils se sont aimés en silence
Chacun d’un côté de la frontière


Il a cueilli ses errances
Près des bombes et de la guerre
Elle a glané ses regards
Fait fi des larmes et des cris


Mais l’Histoire a rattrapé leurs égards
Et puis,


Sur leurs ridicules stèles de pierre
Les bouquets ont pourri
Laissant germer la rancœur et l’oubli
Pour qu’en ce jour sans lumière


Agonisent les rêves.